Poème
Intermède
par Charles VILDRAC
Pendant que j'étais chez la fruitière Il est entré une petite fille, Un litre couché dans son bras Et des sous pressés dans sa main : — Trois sous de sel et un litre de bière. Sa bouchette aux lèvres froncées Avait grand sérieux et pensait : Dépêchons-nous ! Que de soucis ! Sa bouchette aux lèvres froncées N'empêchait pas mais accusait plutôt Dans les joues fraîches, deux fossettes ; Et son petit nez de bébé Semblait railler sa gravité. Mais son regard de grande dame... Mais sa nuque entre ses deux nattes ! — De la bière à combien, mon enfant? — « A six sous. » Elle vérifia Un à un les sous dans sa main Donna son litre et attendit Et fut toute tendue d'attente. Y avait-il pas quelque part Au pied d'un lit, dans une encoignure, Une petite poupée de son Qui grelottait sous des chiffons Au fond d'une boîte en carton ? Y avait-il pas au logis Un petit frère touche-à-tout ? Ou quelque dîner sur le feu ? Mais soudain la bouche s'entr'ouvrit : Les yeux, les yeux de grande dame S'étaient tournés vers l'étagère Où il y avait les bonbons. C'est alors qu'en gagnant la porte Je lui demandai: Comment t'appelles-tu? Elle sourit et dit : Alice. — Alice, voici deux sous pour toi. Après, je l'ai rencontrée dans la rue Elle portait son litre et son sel. Elle avait aussi un petit cornet... Elle a rougi à mon sourire Et elle m'a fait un si gracieux, Un si noble salut de la tête. Que j'ai soulevé mon képi. Amiens, 1916.
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