Poème
Élégie villageoise
par Charles VILDRAC
... Jean Ruet aussi est mort; Il avait vingt-quatre ans ; C'était un gars de Saint-Ay Dans les vignes, sur la Loire. Jean Ruet a été tué ! Qui donc aurait pu croire Que celui-là mourrait ? Il était si vivant Que c'était grand plaisir De voir ce garçon-là, Son nez humant l'espace, Ses fins sourcils farceurs, Ses gestes de danseur. Et d'entendre son rire ! Son oeil, quand il lisait La guerre dans les journaux, Etait l'oeil de Panurge Ecoutant Dindenault. Et la belle santé Excluant la rancune, Nos grands chefs militaires Excitaient sa gaîté. Il est mort un matin Qu'il pliait son grand corps Pour saisir aux épaules Un mort dans un boyau. Un obus est tombé Au bord du parapet Et sa gerbe a criblé Notre gentil Jean Ruet. Sur le brancard j'ai vu Son corps blanc et splendide La mort n'avait pas pu Abîmer sa poitrine. Hélas ! j'ai vu ses traits S'amincir et se fondre Pendant qu'il répétait L'adresse de sa mère. Nous l'avons enterré Dans un bas-fond d'Argonne; J'ai vu trois jours après L'eau qui couvrait la place. Un dimanche matin pavoisé de lilas, Vous traversiez un grand village. Un bruit de rires et de verres Venait d'une fenêtre ouverte. Des enfants frais-lavés, tenant des sous, Franchissaient le seuil des boutiques ; Des gens en blouses empesées, Bonnets blancs, chapeaux à cerises, Descendaient avec de grands rires D'une carriole garnie de chaises ; Et sur la place communale, Au milieu des tilleuls tout neufs, Le vent parfumé soulevait Pour les enfants, comme un complice, Un coin de bâche encore tendue Sur un mirobolant manège : Cristaux, peluche et cuivre jaune. Pour gagner les champs, si vous preniez La ruelle où viraient les hirondelles, Vous longiez un jardin et là vous pouviez voir, Par dessus la clôture, Jean Ruet qui apprenait à sa plusjeune soeur La Valse du Printemps, Tout en repiquant des salades. Ou bien, longeant le mur de la maison, Assailli des orties et des liserons, Vous entendiez un cornet à piston Qui reprenait dix fois, avec toujours plus d'âme. Les deux mesures sentimentales et finales Du grand morceau de la fanfare : C'était Jean Ruet dans son grenier. Le soir au bal, c'était Jean Ruet Qui faisait danser et dansait ; Et dans les vignes c'était Jean Ruet. Qui enlaçait et embrassait. Et ce compagnon au pressoir Se prodiguant, c'était Jean Ruet. Et ce paysan dans les champs Au petit jour, c'était Jean Ruet. Il était si vivant que c'était grand plaisir De le regarder vivre ! Mais il est mort aussi, Mort comme ses trois frères Et encore beaucoup d'autres De Saint-Ay sur la Loire; Beaucoup d'autres aussi En France, en Angleterre, En Prusse et en Bavière, En Flandre et en Russie. Beaucoup d'autres Jean Ruet Qui chantaient sur la Terre En y plantant la vigne Le houblon et le blé Sans penser aux casernes. Jean Ruet surtout est mort ! Ce ne sont pas les vieux Ni les femmes ni les soeurs Qui vont avoir le coeur D'aller sarcler les vignes Et tailler et soufrer ! Puisqu'il n'y a plus d'hommes, Il n'y a plus besoin de vin : Arrachez toutes les souches Pour chauffer cet hiver Vos coeurs deux fois transis. Vieilles gens de Saint-Ay Et de France et d'Europe, Soignez pour vivre encore Cent pieds de pommes de terre Et envoyez vos filles Travailler aux fabriques.
Connecte-toi pour laisser un commentaire.