Poème
Féerie
par Paul VALÉRY
La lune mince verse une lueur sacrée, Toute une jupe d’un tissu d’argent léger, Sur les bases de marbre où vient l’Ombre songer Que suit d’un char de perle une gaze nacrée. Pour les cygnes soyeux qui frôlent les roseaux De carènes de plume à demi lumineuse, Elle effeuille infinie une rose neigeuse Dont les pétales font des cercles sur les eaux... Est-ce vivre?... Ô désert de volupé pamée Où meurt le battement faible de l’eau lamée, Usant le seuil secret des échos de cristal... La chair confuse des molles roses commence À frémir, si d’un cri le diamant fatal Fêle d’un fil de jour toute la fable immense.
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Breuvage ------------ La vestale, au milieu des amphores sacrées, Respire le parfum d’un petit vin léger ; Les druides auprès d’elle aiment boire et songer, Les yeux dans les reflets de leur coupe nacrée. Ils évoquent le Nil entouré de roseaux Barrant du Sud au Nord l’Egypte lumineuse, Venu, probablement, d’une pente neigeuse Si l’on en juge par la froideur de ses eaux. Ils parlent de la Lionne, éternelle affamée, Du Babouin dont la science est partout acclamée, De l’Ibis à l’esprit clair comme du cristal Du Scarabée par qui le jour meurt et commence À nouveau, franchissant l’inframonde fatal ; La vestale est ravie de leur savoir immense.
Vestale de la source limpide ------------------------------- L’arme de la vestale est la langue sacrée Qui purifie le coeur et rend l’esprit léger ; Mais l’arme du démon c’est de toujours songer, Songe qui tue le temps, songe qui rien ne crée. L’arme de la vestale est la sagesse ancrée Dans le goût familier des pommes du verger ; Mais l’arme du démon c’est la saveur sucrée Dont l’âcreté du vin aime à se corriger. Ils combattent devant la foule enthousiasmée, Par les cris du public la rixe est acclamée Que la vestale entend dans son coeur de cristal. L’arme de la vestale est la vie qui commence Et l’arme du démon c’est le décès fatal ; Incertaine est l’issue de cette lutte immense.
Ambidragon presque sobre ---------- L’ambidragon se fait vieux Qui son long passé contemple ; Il perçoit de mieux en mieux L’univers aux rythmes amples. Il occupe un plaisant lieu, S’efforçant d’être un exemple Pour les jeunes sous les cieux ; Mais la taverne est son temple. Il rit comme un ignorant, Avec l’âge, c’est courant, Dès que blanchit la crinière ; La journée tire à sa fin, Douce comme la première Rencontre avec du bon vin.
Enfant de vouivre et de pluvian ------------ Je naquis de la vouivre en la grotte sacrée, Je ne fus que le fruit d’un amour passager ; Mon père, ce pluvian, n’aimait point s’engager, N’ayant nulle confiance aux liens que l’on se crée. En l’humour gotlibien ma sagesse est ancrée, Qui tant a diverti Newton en son verger ; J’ai bien souvent rêvé de sa pomme sucrée Qui sait tomber tout droit, sans jamais diverger. Par des chants de jadis mon âme est enflammée, Que ma mère parfois chantait sous la ramée ; Rien ne put égaler cette vox de cristal. Or, que ferai-je donc de ma vie qui commence ? Serai-je vagabond, loin de mon sol natal ? Tant de chemins tracés sur cette terre immense ! -------------------------------------------- https://paysdepoesie.wordpress.com/2017/03/17/pluvian-vouivre/ --------------------------------------------
La guerre, la vraie Un tapis froid et gris couvre la Voie sacrée, Sur lequel des camions mènent des passagers Vers Verdun, des soldats, dans la guerre engagés, De gré ou bien forcés, ça n’est pas la récrée ! L’un d’eux, un appelé, la nostalgie ancrée Dans son cœur de vingt ans (au printemps, un verger), Repense à son amour, sur le quai, à Angers, Son regard plein de larmes et ses lèvres sucrées. Il a pour son fusil une coutre framée, Qui pour les corps à corps est l’arme programmée, Preuve que ce qui vient risque d’être brutal. Le lendemain matin la barbarie commence, Avec sa baïonnette il porte un coup fatal, Puis est enseveli dans un cratère immense.
Planète des cabaretiers ---------- Dans les verres, le vin vieux Rougit quand on le contemple ; La serveuse aux jolis yeux Nous l’a versé d’un geste ample. Rabelais vint en ce lieu Aux buveurs donner l’exemple ; Et Bacchus, le meilleur dieu Dont les troquets sont les temples. Je souris en découvrant Cet univers enivrant ; J’aime bien la tavernière. Ce n’est pas un songe vain ; C’est un havre de lumière, Celui dont la vigne vint.