Poème
08 - La Merveille
La Légende ailée de Wieland le forgeron
L'Alvitte est endormie; Wieland oeuvre et rêve; L'enclume est muette, la forge est sans fumée; Depuis ce rire ardent de l'été qui s'achève En un sourire pâle sur les fiords embrumés. Wieland est orfèvre ; Sa porte est close et son âme est fermée; Sa main chaude a la fièvre ; Il cisèle la forme nouvelle Que son rêve a dès lors assumée ; Wieland lime et cisèle. Ah! dès lors, plus d'épée pour qui passe! Que l'on frappe : il est sourd; Et voyez les courbes qu'il trace : La guirlande s'enroule à l'entour Du rameau qu'elle enlace, Reparaît et dépasse, Légère, ô le léger emblème! Forme jolie du diadème Sous sa main jamais lasse Par son rêve assumée... La forge est froide depuis des jours; Il n'est plus de fer pour la guerre ou la chasse, Plus décourage offert sur le seuil à qui passe : Il a barré sa porte, il a serré ses lèvres; Et l'herbe est montée jusqu'au seuil, drue et brève, 11 a clos sa porte. Il a hâte et sa hâte l'enfièvre, Il a foi Et sa main se fait légère et forte; Il se sent plein de joie. Il a sculpté son rêve, dès lors. Dans l'or, dans le prix du fer; Sa lime d'acier crie et mord, Le métal vibre et chante : L'or né de ses mains puissantes Se mue entre ses doigts subtils désormais Et la joie de son œuvre l'enchante Comme un rire de l'aimée. Il a serré son manteau de peine, si léger! Rabattu sur ses yeux le capuchon de laine; Il ne voit que sa joie; Qui lui dira sa peine? Il s'est fait étranger A tout homme, hors lui-même; Toute son âme a changé Depuis que l'Alvitte l'étreignit de ses bras. Il ne voit que sa joie, Joie telle qu'il en conçut la forme, Façonnée de ses doigts! Ah! l'Alvitte dort, qu'elle dorme! Il cisèle en chantant, à part soi : « J'ai brisé l’œuvre de force, J'ai conçu la beauté; J'ai tué l'idée de brutale victoire, Et j'ai baisé l'amour, Et j'ai su la gaîté... » Oh! sait-il que l'amour fait mal ? Que la beauté est belle à pleurer ? « J'ai courbé le geste éperdu Jusqu'à le rejoindre à lui-même : Du geste qui appelle et repousse, J'ai formé le geste qui enlace; A l'image de sa grâce J'ai façonné la force douce... » Car, au gré de son rêve nouveau, Il a lié deux glaives jumeaux Opposés du pommeau; Puis les courbant de l'effort de ses mains. Lentement, sûrement, en poète, Il a dessiné la forme parfaite Qu'il rêvait au destin; Sous le souffle du feu Les pointes se pénètrent, Il en brasa le nœud : Il a fait un de deux; « Ainsi deux bras se rejoignent Et s'étreignent de leurs mains qui s'empoignent; Ainsi la beauté de deux corps fait un corps, L'amour de deux voix fait un seul poème; Contre du fer j'échangeai de l'or Et dans l'or j'ai sculpté mon idée même; Car le geste est suprême qui s'est maîtrisé Et, se rejoignant, s'est réalisé... » « Mon œuvre ne devait être », Chante-t-il, cœur en fête! « Ni l'anneau pour son doigt si petit Qu'on en rit, Ni sa ceinture même ; Car sa grâce sourit Plus libre qu'un rameau qui ploie; Non, j'ai courbé ce diadème Pour son front dont l'idée est en moi! Ses bras m'étreignirent alors, Ainsi j'étreindrai son idée; Car son corps est mon corps. Et mon âme est son âme mirée. » Ainsi chante Wieland; Sous la lime qui mord L'or poudroie en limaille; 11 fait jour encor, Wieland chante et travaille. Mais l'Automne est debout sur le seuil Et son ombre, plus haute que la veille, Ternit l'or de l'ardente merveille Comme d'un voile de deuil; On ne peut plus y voir dans la forge, Il a posé sa lime et contemple; Son orgueil se recueille Devant l’œuvre plus belle; Il a posé sa lime auprès d'elle.
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