Poème
Prière de Théophile aux poètes de ce temps
Œuvres poétiques - Troisième partie
Vous à qui de fraîches vallées Pour moi si durement gelée Ouvrent leurs fontaines de vers, Vous qui pouvez mettre en peinture Le grand objet de l'univers Et tous les traits de la nature, Beaux esprits si chers à la gloire, Et sans qui l'oeil de la mémoire Ne saurait rien trouver de beau, Ecoutez la voix d'un poète Que les alarmes du tombeau Rendent à chaque fois muette. Vous savez qu'une injuste race Maintenant fait de ma disgrâce Le jouet d'un zèle trompeur, Et que leurs perfides menées, Dont les plus résolus ont peur, Tiennent mes Muses enchaînées. S'il arrive que mon naufrage Soit la fin de ce grand orage Dont je vois mes jours menacés, Je vous conjure, ô troupe sainte, Par tout l'honneur des trépassés, De vouloir achever ma plainte. Gardez bien que la calomnie Ne laisse de l'ignominie Aux tourments qu'elle m'a jurés, Et que le brasier qu'elle allume, Si mes os en sont dévorés, Ne brûle pas aussi ma plume. Contre tous les esprits de verre Autrefois j'avais un tonnerre, Mais le temps flatte leur courroux, Tout me quitte, la Muse est prise, Et le bruit de tant de verrous Me choque la voix, et la brise. Que si cette race ennemie Me laisse après tant d'infamie Dans les termes de me venger, N'attendez point que je me venge: Au lieu du soin de l'outrager J'aurai soin de votre louange. Car s'il faut que mes forces luttent Contre ceux qui me persécutent, De quelle terre des humains Ne sont leurs ligues emparées? Il faudrait contr'eux plus de mains Que n'en auraient cent Briarées. Ma pauvre âme toute abattue Dans ce long ennui qui me tue N'a plus de désirs violents; Mon courage et mon assurance Me font de vigoureux élans Du côté de mon espérance. Ici pour dénouer la chaîne Qui me tient tout prêt à la gêne, Mon esprit n'applique ses soins Et ne réserve sa puissance Qu'à rembarrer les faux témoins Qui combattront mon innocence. Déjà depuis six mois je songe De quel si dangereux mensonge Ils m'auront tendu le lien, Et de quel si souple artifice Leur esprit plus fort que le mien Me convaincra de maléfice. On voit assez que mes parties, Bien soigneusement averties De mes plus criminels secrets, N'ont recours qu'à la tromperie, Et que mes juges sont discrets De ne point punir leur furie. Mais ainsi qu'à fouler leur haine Les juges ont des pieds de laine, Je vois que ces esprits humains Laissent longtemps gronder l'envie Sans mettre leurs pesantes mains Dessus mon innocente vie. Et cependant ma patience, A qui leur bonne conscience Promet un jour ma liberté, S'exerce à chercher une rime Qui persuade à leur bonté Qu'on me pardonnera sans crime. Ma Muse faible et sans haleine, Ouvrant sa malheureuse veine A recours à votre pitié: Ne mordez point sur son ouvrage, Car ici votre inimitié Démentirait votre courage. Je ne fus jamais si superbe Que d'ôter aux vers de MALHERBE Le français qu'ils nous ont appris, Et sans malice et sans envie J'ai toujours lu dans ses écrits L'immortalité de sa vie. Plût au ciel que sa renommée Fût aussi chèrement aimée De mon Prince qu'elle est de moi, Son destin loin de la commune Serait toujours avec le Roi Dedans le char de la Fortune. Une autre veine violente, Toujours chaude et toujours sanglante Des combats de guerre et d'amour, A tant d'éclats sur les théâtres Qu'en dépit des frelons de Cour Elle a fait mes sens idolâtres: HARDY, dont le plus grand volume N'a jamais su tarir la plume, Pousse un torrent de tant de vers Qu'on dirait que l'eau d'Hippocrène Ne tient tous ses vaisseaux ouverts Qu'alors qu'il y remplit sa veine. PORCHERES avec tant de flamme Pousse les mouvements de l'âme Vers la route des immortels Qu'il laisse partout des matières Où ses vers trouvent des autels Et les autres des cimetières. Encore n'ai-je point l'audace De fouler leur première trace. BOISROBERT en peut amener Après ses pas toute une presse Qui mieux que moi peuvent donner Des louanges à sa princesse. SAINT-AMANT sait polir la rime Avec une si douce lime Que son luth n'est pas mignard, Ni GOMBAUD dans une élégie, Ni l'épigramme de MAYNARD Qui semble avoir de la magie. Et vous, mille ou plus que j'adore, Que mon dessein veut joindre encore A ces génies vigoureux De qui je tache ici la gloire Parce que le sort malheureux Les a fait choir à ma mémoire. Voyant mes Muses étourdies Des frayeurs et des maladies Qui me prennent à tous moments, Faites-leur un peu de caresse Et leur rendez les compliments De celui qui vous les adresse.
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