Poème
La pénitence de Théophile
Œuvres poétiques - Troisième partie
Aujourd'hui que les courtisans, Les bourgeois et les artisans, Et les peuples de la campagne, Pour noyer les soins du trépas Passent les excès d'Allemagne Dans leur voluptueux repas, Que le jeu, la danse et l'amour Occupent la nuit et le jour Des enfants de la douce vie, Que le cœur le plus débauché Contente la plus molle envie Que lui fournisse le péché, Que les plus modestes désirs Ne respirent que les plaisirs, Que les luths par toute la terre Ont fait taire les pistolets, Et cacher les dieux de la guerre Dans la machine des ballets, Mon jeu, ma danse et mon festin Se font avec saint Augustin, Dont l'aimable et sainte lecture Est ici mon contrepoison En la misérable aventure Des longs ennuis de ma prison. Celui qui d'un pieux devoir Employa l'absolu pouvoir A borner ici mon étude, L'envoya pour m'entretenir Dans cette étroite solitude Dont il voulut me retenir. Parmi le céleste entretien D'un si beau livre et si chrétien, Je me mêle à la voix des anges, Et transporté de cet honneur, Mon esprit donne des louanges A qui m'a causé ce bonheur. Je vois dans ces divins écrits Que l'orgueil des plus grands esprits Ne sert au sien que de trophée, Et que la sotte Antiquité Soupire et languit étouffée Sous le joug de la vérité. Tous ces démons du temps passé Dont il a vivement tracé Les larcins et les adultères, Sont moins que fantômes de nuit Devant les glorieux mystères Du grand Soleil qui nous reluit. Tous ces grands temples si vantés Dont tant de siècles enchantés Ont suivi les fameux oracles, N'ont plus de renom ni de lieu, Et désormais tous les miracles Se font en la Cité de Dieu. Grande lumière de la foi, Qui me donnez si bien de quoi Me consoler dans les ténèbres, Mon désespoir le plus mordant Et mes soucis les plus funèbres Se calment en te regardant. Je ne te puis lire si peu Qu'aussitôt un céleste feu Ne me perce au profond de l'âme, Et que mes sens faits plus chrétiens Ne gardent beaucoup de la flamme Que me font éclater les tiens. Je maudis mes jours débauchés, Et dans l'horreur de mes péchés, Bénissant mille fois l'orage Qui m'en donne le repentir, Je trouve encore en mon courage Quelque espoir de me garantir. Cet espoir prend à son secours Le souvenir de tant de jours Dont la jeune et grande licence Eut besoin des confessions Qui cherchèrent de l'innocence Pour tes premières actions. Grand Saint, pardonne à ce captif Qui d'un emprunt lâche et furtif, Porte ici ton divin exemple: Pressé d'un accident mortel J'entre tout sanglant dans le temple Et me sers du droit de l'autel. Alors que mes yeux indiscrets Ont trop percé dans tes secrets, Jésus m'a mis dans la pensée Qu'il se fit ouvrir le côté, Et que sa veine fut percée Pour laver notre iniquité. Esprit heureux, puisqu'aujourd'hui Tu contemples avecque lui Les félicités éternelles, Et que tu me vois empêché Des affections criminelles De l'objet mortel du péché, Jette un peu l'oeil sur ma prison, Et portant de ton oraison La faiblesse de ma prière, Gagne pour moi son amitié, Et me rends la digne matière Des mouvements de sa pitié. Je confesse que justement Un si rude et si long tourment Voit tarder sa miséricorde, Mais ni ma plume ni ma voix N'ont jamais rien fait que n'accorde La douceur des humaines lois. Et puisque Dieu m'a tant aimé Que d'avoir ici renfermé Les pauvres Muses étonnées Sous les ailes du Parlement, Les méchants perdront leurs journées A me creuser le monument. Augustin, ouvre ici tes yeux: Je proteste devant les Cieux, La main dans les feuillets du livre Où tu m'as attaché les sens, Qu'il faut pour m'empêcher de vivre Faire mourir les innocents.
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