Poème
Les Noces de Cana
par Hégésippe MOREAU
De Cana l’on sait l’aventure, Mais d’un vieux grimoire je tiens Quelques détails, dont l’Écriture N’a pas égayé les chrétiens. Un peu gourmet, quoi qu’on en dise, Le Bon Dieu, qui s’était grisé, Se permit mainte gaillardise Dont Judas fut scandalisé. Car chaque apôtre se signait, Et Judas surtout s’indignait : Hélas ! disait-il, mes amis, Le Bon Dieu nous a compromis. D’abord, en comptant les bouteilles, Frères, dit-il, en vérité, De mes jours si pleins de merveilles Ce jour sera le mieux fêté : Mes prêtres futurs, en mémoire D’un tour de gobelet divin, Vendant des oremus pour boire, Changeront l’eau bénite en vin. Et chaque apôtre se signait, Et Judas surtout s’indignait : Hélas ! disait-il, mes amis, Le Bon Dieu nous a compromis. Aux époux, héros de la fête, Il dit d’un ton d’épicurien : Buvez, trinquez, foi de prophète, L’Amour, ce soir, n’y perdra rien ; Mon présent de noce est un reste De ce vin comme on n’en fait plus, Qui, pour décupler un inceste, Rajeunit un de mes élus… Et chaque apôtre se signait, Et Judas surtout s’indignait : Hélas ! disait-il, mes amis, Le Bon Dieu nous a compromis. Puis à Madeleine la sainte, Qui, belle de honte et d’attraits, Détournait, loin de cette enceinte, Vers le désert ses yeux distraits : De ce monde, votre conquête, Pourquoi, dit-il, vous séparer ? Ma sœur, ce n’est qu’en tête à tête Qu’au désert il faut s’égarer… Et chaque apôtre se signait, Et Judas surtout s’indignait : Hélas ! disait-il, mes amis, Le Bon Dieu nous a compromis. Narguant le pharisien qui gronde, Oui, poursuit-il, faites toujours Des bienheureux en ce bas monde, Pour qu’on vous canonise un jour. Au ciel, pénitente confuse, Quand vous frapperez en mon nom, Ne craignez point qu’on vous refuse, Vous qui jamais n’avez dit : Non. Et chaque apôtre se signait, Et Judas surtout s’indignait : Hélas ! disait-il, mes amis, Le Bon Dieu nous a compromis. Moi-même, je veux à plein verre Boire l’oubli du lendemain ; Chaque instant me pousse au Calvaire. J’en veux égayer le chemin. Suivez donc mes traces divines : En attendant que les douleurs Viennent vous couronner d’épines, Enfants, couronnez-vous de fleurs. Et chaque apôtre se signait, Et Judas surtout s’indignait : Hélas ! disait-il, mes amis, Le Bon Dieu nous a compromis. Des convives troublant la vue, Sur leurs plaisirs l’aube avait lui ; Mais quand l’humanité vaincue Tombait en foule autour de lui ; Miracle ! intrépide à sa place, L’Homme-Dieu, se versant toujours, Détonnait un hymne d’Horace Sur le Falerne et les Amours. Et chaque apôtre se signait, Et Judas surtout s’indignait : Hélas ! disait-il, mes amis, Le Bon Dieu nous a compromis.
Commentaires (2)
Le fils du charpentier fit un geste magique Aux noces de Cana, lorsqu'on manqua de vin. Chacun but une coupe, et la joie en advint ; Nul ne trouva le fait contraire à la logique. * Loin des graves propos, loin des discours tragiques, La fête lui montrait qu'il n'avait pas en vain Usé, pour ce beau jour, de ses pouvoirs divins Et de son bienfaisant savoir oenologique. * Le vin qui étourdit les jolies demoiselles Et qui donne aux vieillards une énergie nouvelle Fait ressembler la noce au sacre d'un grand roi. * Le vin, trois ans plus tard, devient le sang de l'homme Que devait condamner la justice de Rome ; Du sang pour baptiser les planches de la croix.
Voir https://paysdepoesie.wordpress.com/2013/08/13/vin-sur-vin/
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