Poème
Le squelette
par Paul VERLAINE
Deux reîtres saouls, courant les champs, virent parmi La fange d'un fossé profond, une carcasse Humaine dont la faim torve d'un loup fugace Venait de disloquer l'ossature à demi. La tète, intacte, avait un rictus ennemi Qui nous attriste, nous énerve et nous agace. Or, peu mystiques, nos capitaines Fracasse Songèrent (John Falstaff lui-même en eût frémi) Qu'ils avaient bu, que tout vin bu filtre et s'égoutte, Et qu'en outre ce mort avec son chef béant Ne serait pas fâché de boire aussi, sans doute. Mais comme il ne faut pas insulter au Néant, Le squelette s'étant dressé sur son séant Fit signe qu'ils pouvaient continuer leur route.
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Lyre de sinople ----------- Pour offrir un beau rêve à l’ermite endormi, La lyre de sinople a des sons efficaces ; Il lui suffit souvent d’un petit air fugace Pour apaiser d’un coup le blessé qui gémit. Le moustique pervers, du sommeil ennemi, Cesse de voleter, car ses ailes sont lasses ; Le sombre cauchemar, qui parfois nous tracasse, Ne tourmentera plus notre âme qui frémit. Par les beaux soirs d’automne, en rêve je l’écoute Et je me sens pousser des ailes de géant ; Je pense m’approcher de la céleste voûte. Mon coeur sans ralentir traverse l’Océan, Un Bouddha m’accompagne au Pays du Néant ; La lyre me conduit sur la cosmique route.
Exosquelette -------------- L’escargot de jardin, sur un mur endormi, Progresse lentement dans l’onirique espace ; Son rêve le transforme en animal fugace, Capable d’échapper à tous ses ennemis. Sa coquille l’abrite, et jamais ne frémit, Ses jours coulent heureux dans ce petit palace ; Le sombre cauchemar jamais ne le tracasse, Morphée lui veut du bien, Hypnos est son ami. Une muse lui parle en un songe, il l’écoute, Elle veut éclairer son coeur de mécréant ; Malgré ce beau discours, il conserve ses doutes. La sirène pour lui quitte son Océan Afin de disserter sur l’Être et le Néant ; Mais l’escargot répond « Ça ne tient pas la route. »
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