Poème
La pucelle
par Paul VERLAINE
Quand déjà pétillait et flambait le bûcher, Jeanne qu'assourdissait le chant brutal des prêtres, Sous tous ces yeux dardés de toutes les fenêtres Sentit frémir sa chair et son âme broncher. Et semblable aux agneaux que revend au boucher Le pâtour qui s'en va sifflant des airs champêtres, Elle considéra les choses et les êtres Et trouva son seigneur bien ingrat et léger. " C'est mal, gentil Bâtard, doux Charles, bon Xaintrailles, De laisser les Anglais faire ces funérailles A qui leur fit lever le siège d'Orléans. " Et la Lorraine, au seul penser de cette injure, Tandis que l'étreignait la mort des mécréants, Las ! pleura comme eût fait une autre créature.
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Lorraine aux vignes d'or où l'oiseau vole bas, Où le fruit et la fleur séduisent les abeilles, Où le vin met au coeur de l'homme des merveilles, Lorraine vient de perdre un sinistre combat. Le sombre tribunal d'opprobre la frappa Pour avoir remporté victoires nonpareilles. Tant de jours d'argutie et tant de nuits de veille ; On en vient au verdict : elle ne vivra pas. Église, qu'as-tu fait de ton humble servante ? Pourquoi l'as-tu plongée en mortelle épouvante ? Pourquoi, de ton enfer, veux-tu l'effaroucher ? Le bourreau, cependant, est fort heureux de vivre, Lui qui travaille mieux quand il est un peu ivre, Et rêve en balayant les cendres du bûcher.
[...] Jeanne d’Arc est ici, de beau métal vêtue, N’ayant, ce jour, mangé qu’un déjeuner frugal. D’une cloche parvient le timbre musical, L’Anglais, à se défendre, âprement s’évertue. [...]
Saison des agneaux ------------ Dupanloup fait la fête en son bel évêché, Il prépare un festin pour douze jeunes prêtres ; Un printanier soleil entre par les fenêtres, Le cuisinier s’active à rôtir et trancher. Tendres sont les agneaux qu’apporta le boucher, Leur corps est imbibé de leur passé champêtre ; À l’image de Dieu sont faits ces petits êtres, Leur chair s’accommodant d’un petit vin léger. Les prêtres ne sont pas des humains sans entrailles, Leur coeur vibre à la noce ainsi qu’aux funérailles, Cela sans excepter l’évêque d’Orléans. Ils consomment l’agneau qu’exalte l’Écriture, Et de même feront beaucoup de mécréants ; Adieu, petit mouton, charmante créature.
Humble ambicoq ----------- C’est un monstre timide, il demeure caché, Il quitte rarement sa demeure champêtre ; Cette tanière n’a ni porte ni fenêtres, Il est recommandé de s’y tenir couché. Une oiselle l’aima, son coeur en fut touché, Mais il n’a point tenté d’en devenir le maître ; À cet amour fragile et qui venait de naître, Il a voulu goûter, sans devoir s’attacher. Il est comme un reclus derrière une muraille, Comme un mort dans sa tombe, après les funérailles ; Citoyen du sous-sol, habitant du Néant. Il ne dira plus rien, car telle est sa nature, Un prolixe discours lui semble malséant ; L’ambicoq n’est pas fait pour la littérature.
Grandeur du néant ----------------- À nos regards il est caché, Cet étrange cousin de l’Être ; Tout ce qui vient à disparaître Ira chez lui se retrancher. Personne ne le peut toucher, Personne ne sera son maître ; Lui, qui dans tous les lieux peut naître, À nul d’entre eux n’est attaché. C’est une imposante muraille, Ce sont d’augustes funérailles Et c’est un abîme béant. De n’être rien, c’est sa nature, Il surpasse ainsi les géants Et nourrit la littérature.
* * * ------ Le néant surnage entouré de mille épaves ou bien c'est un rêve