Poème
La chanson des morts
par Jules LAFORGUE
Fragment d'un poème : Un Amour dans les Tombes. « Qui vous dit que la mort n'est pas une autre vie ? » Une nuit que le vent pleurait dans les bruyères, À l'heure où le loup maigre hurle au fond des forêts, Où la chouette s'en va miaulant dans les gouttières, Où le crapaud visqueux râle au fond des marais, Disputant ma pelisse à la bise glaciale, Par les sentiers perdus je m'en allais rêvant, Fouetté par l'âpre neige et l'ardente rafale Le saule échevelé se tordait en pleurant, L'ombre sur le chemin finissait de s'étendre. Un chien poussait au loin de plaintifs hurlements, Derrière moi sans cesse il me semblait entendre Un pas qui me suivait et des ricanements!... Tandis que je suivais ces routes isolées, La chevelure au vent et frissonnant d’effroi, S'éparpillant au loin en lugubres volées Minuit sonna bientôt au clocher du beffroi. Je m'assis sur un tertre où jaunissait le lierre, Devant moi s'étendait l'immense cimetière... ............................................................................ ... Quand je vis tout à coup, légion vagabonde, Se prendre par la main des squelettes glacés On commence, et tandis que tournoyait leur ronde Ils glapissent en chœur l'hymne des trépassés : I Tandis qu'à ton front passe Un nuage orageux, Lune, voile ta face Et détourne tes yeux. Nous allons en cadence Et que chacun s'élance Donnons à cette danse Nos bonds les plus joyeux, Ils hurlent en sifflant et l'ardente rafale Emporte les éclats de leur voix sépulcrale. II Pauvre sagesse humaine Dont le monde est si fier, Tu te disais certaine D'un ciel et d'un enfer. Enfer et ciel, chimére! On vit au cimetière Sans Dieu ni Lucifer! Ils hurlent en sifflant et l'ardente rafale E1nporte les éclats de leur voix sépulcrale, III Oui, c'est au cimetière Qu'on vit après la mort; Sur l’oreiller de pierre Le trépassé s'endort. Mais quand l’ombre s'étale Il soulève sa dalle Et de sa tombe il sort. Ils hurlent en sifflant et l’ardente rafale Emporte les éclats de leur voix sépulcrale. IV Nous narguons de la lune Les regards pudibonds, Nous dansons à La brune Ainsi que Les démons, Puis La danse passée, Sur La pierre glacée, Prés de notre fiancée, Mieux que vous nous aimons. Ils hurlent en sifflant et l’ardente rafale Emporte les éclats de leur voix sépulcrale. V Puisqu'ils oublient si vite Leurs plus proches parents, Que leur regret habite En eux si peu de temps, Crachons-Ieur ce blasphème : À Leur ciel anathème! Anathème à Dieu même! Anathème aux vivants! Ils hurlent en sifflant et l’ardente rafale Emporte les éclats de leur voix sépulcrale. Et moi pétrifié de ces clameurs funèbres, De mon gosier en feu sort un cri de terreur; Et je Les vis soudain dans l’ombre et Les ténèbres Qui fuyaient en tumulte harcelés par la peur, Puis tout se tut bientôt. De nouveau le silence Commençait à régner quand j'ouïs tout à coup L'un d'entre eux fureter comme un spectre en démence Et hurler en pleurant : « On m'a volé mon trou ! » OURAPHLE. Paris, février 1878.
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