Poème
Dominique aujourd'hui présente
par Paul ÉLUARD
Toutes les choses au hasard Tous les mots dits sans y penser Et qui sont pris comme ils sont dits Et nul n'y perd et nul n’y gagne Les sentiments à la dérive Et l’effort le plus quotidien Le vague souvenir des songes L’avenir en butte à demain Les mots coincés dans un enfer De roues usées de lignes mortes Les choses grises et semblables Les hommes tournant dans le vent Muscles voyants squelette intime Et la vapeur des sentiments Le cœur réglé comme un cercueil Les espoirs réduits à néant Tu es venue l’après-midi crevait la terre Et la terre et les hommes ont changé de sens Et je me suis trouvé réglé comme un aimant Réglé comme une vigne À l’infini notre chemin le but des autres Des abeilles volaient futures de leur miel Et j’ai multiplié mes désirs de lumière Pour en comprendre la raison Tu es venue j’étais très triste j’ai dit oui C’est à partir de toi que j’ai dit oui au monde Petite fille je t’aimais comme un garcon Ne peut aimer que son enfance Avec la force d’un passé très loin très pur Avec le feu d’une chanson sans fausse note La pierre intacte et le courant furtif du sang Dans la gorge et les lèvres Tu es venue le vœu de vivre avait un corps Il creusait la nuit lourde il caressait les ombres Pour dissoudre leur boue et fondre leurs glacons Comme un œil qui voit clair L’herbe fine figeait le vol des hirondelles Et l’automne pesait dans le sac des ténèbres Tu es venue les rives libéraient le fleuve Pour le mener jusqu’à la mer Tu es venue plus haute au fond de ma douleur Que l’arbre séparé de la forêt sans air Et le cri du chagrin du doute s’est brisé Devant le jour de notre amour Gloire l’ombre et la honte ont cédé au soleil Le poids s’est allégé le fardeau s’est fait rire Gloire le souterrain est devenu sommet La misère s’est effacée La place d’habitude où je m’abêtissais Le couloir sans réveil l’impasse et la fatigue Se sont mis à briller d’un feu battant des mains L’éternité s’est dépliée Ô toi mon agitée et ma calme pensée Mon silence sonore et mon écho secret Mon aveugle voyante et ma vue dépassée Je n’ai plus eu que ta présence Tu m’as couvert de ta confiance.
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Je viens de découvrir qq chose qui me laisse songeur. J’ai découvert Eluard il y a fort longtemps par le recueil « Derniers Poèmes d’Amour » publié chez Seghers en 1963. C’est l’un des rares livres de poésie de la bibliothèque de mon père. A partir de l’âge de 14/15 ans, j’en connaissais par coeur plus du tiers. Et je me redisais souvent « Dominique aujourd’hui présente ». Tant et si bien que je ne le lisais plus J’ai acheté dernièrement « J’ai un visage pour être aimé » (Gallimard/poésie), ce choix de poèmes reprend encore « Dominique… ». Ma meilleure amie est partie il y a 15 jours aujourd’hui. Je viens de relire ce poème pour la première fois depuis une trentaine d’années. Et j’ai découvert le dernier vers. » Tu m’as couvert de ta confiance. » Or, dans le recueil paru chez Seghers, celui que j’ai appris c’est » Tu m’as ouvert de ta confiance. » Coquille ? Tout ce que je trouve donne » couvert » sauf dans ce blog proposons des traductions en cadtillan : http://poemasenfrances.blogspot.com/2005/12/paul-eluard-dominique-aujourdhui.html dont le texte français reprend » Tu m’as couvert de ta confiance. » mais le traduit par » Me has abierto con tu confianza. » Qu’a écrit Eluard ? Moi je préfère ce que je fredonne depuis mes quinze ans. » Tu m’as ouvert de ta confiance. » Et ça va si bien à ce que m’a donné mon amie, trop tôt partie. » le temps déborde » .
Je découvre ton post. Moi aussi, j'ai toujours entendu "ouvert", ce qui est signifiant, alors que "couvert" signifie l'inverse et, pour moi, à un sens contraire à ce que veut dire Eluard
Voir cependant https://arbrealettres.wordpress.com/2017/06/24/toutes-les-choses-au-hasard-paul-eluard/ qui indique aussi «couvert». L'image que j'y vois est celle d'un grand arbre qui couvre de sa ramure un petit coin de pâturage, en été.
Après maintes recherches, je dois me rendre à l'évidence, la première publication de ce poème dans la revue Europe,1950, avril, n°52, p.7-8 indique : " Tu m’as couvert de ta confiance."
J'ai toujours entendu "couvert" sans me poser de questions. Je voyais ça comme la neige ou comme un manteau très doux qui recouvre un corps. C'est une image pour la confiance qui me va, ou peut-être qu'elle m'a été donnée par ce poème. Mais c'est vrai que la confiance c'est aussi s'ouvrir à l'autre. Pour l'un cela peut-être ouvrir, et pour l'autre couvrir. A partir de ce mouvement premier, cela peut s'inverser : celui qui ouvre est couvert, celui qui couvre est ouvert. Si on pense qu'il y a deux corps, deux âmes en jeu, au fond cela revient au même. Il va falloir faire tourner les tables pour faire parler Paul (Eluard) et Dominique. Je crois que dans ce poème ce que l'un dit à l'autre, Paul à Dominique, pouvait être dit dans l'autre sens, de Dominique à Paul. Sinon, à quoi bon faire des poèmes d'amour.
Je relis le poème, ce qui est beau c'est qu'à cause de l'absence de ponctuation, on se sait pas si "petite fille" est une adresse à l'autre, ou le nom pour celui qui parle, écrit. De même "garçon" se lit et pour l'un.e et pour l'autre, dans les vers "Petite fille je t’aimais comme un garçon/ Ne peut aimer que son enfance.' Pour passer de l'un à l'autre, de l'une à l'autre, le nom c'est "enfance". Les mots que j'ai retenu de ce poème depuis que je l'ai lu, je ne sais plus quand, à l'adolescence je pense, c'est "Le voeu de vivre avait un corps." En le relisant, je trouve très belle l'image "un feu battant des mains", cela me fait penser aux sculptures de Rodin, avec deux mains, jointes ou non, humaines ou autres. Ce poème est vraiment inépuisable. Je ne me rappelais plus qu'il y avait aussi la mer, mais la mer est peut-être toujours là, qu'elle soit ou non nommée, dès qu'il y a un poème. (J'écris "poème" parce que j'ai toujours du mal avec le mot "poésie" (c'est dommage, je crois que c'était le mot qu'on employait pour les filles et les femmes qui apprenaient des poésies, c'était plus doux, moins sérieux, quelque chose comme un mode mineur) à cause sans doute de la chanson de Barbara "Perlimpinpin" : "Ne pas parler de poésie...".