Poème
Dans la nuit
par Jules LAFORGUE
(Insomnie) Ah! j'entendrai toujours ce lointain aboiement. - Un chien maigre perdu par les landes sans borne, Vers les nuages fous qui courent au ciel morne, Dans l'averse et la nuit ulule longuement, * Ils dorment, font l'amour ou chantent après boire Ou comptent leurs écus, les vivants sans mémoire, Et nul ne veut pleurer les douleurs de l'Histoire, * Avez-vous entendu? oh ! ce cri déchirant, - C'est le sifflet aigu, désolé, solitaire D'un train noir de damnés qui va dans le mystère Des pays inconnus, à jamais s'engouffrant, * Ils dorment, font l'amour ou chantent après boire Ou comptent leurs écus, les vivants sans mémoire. Et nul ne veut pleurer les douleurs de l'Histoire. * Qui pleure ainsi? Mon cœur voudrait se dégonfler - Ah ! je te reconnais, ô triste vent d'automne Qui sanglote sans fin ta plainte monotone Toi que rien ici-bas ne peut plus consoler, * Il dorment, font l'amour ou chantent après boire Ou comptent leurs écus, les vivants sans mémoire. Et nul ne veut pleurer les douleurs de l'Histoire, * Oh! ce refrain poignant que j'entends dans la nuit - C'est un bal, fleurs, cristaux, toilettes et lumières. Le vent rit dans les pins qui donneront des bières A ces couples fardés qui sautent aujourd'hui. * Nul ne veut donc pleurer les douleurs de l'Histoire! Dans cent ans vous serez tous en la fosse noire. Loin des refrains de bal des vivants sans mémoire.
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