Poème
Thisbé pour le portrait de Pyrame au peintre
Œuvres poétiques - Seconde partie
Fais-moi, de grâce, une peinture, Si tu fis jamais rien de beau, Toi qui des traits de ton pinceau Surpasses l'art et la nature, Mais sans prendre plus de loisir Que mon impatient désir Ne peut accorder à mon âme, Au moins apporte-moi demain Le portrait de l'œil de Pyrame Ou celui de sa belle main. N'eusses-tu tracé que l'ombrage De son front ou de ses cheveux, Ne fais point tant languir mes vœux En l'attente de ton ouvrage; Apporte-moi dès aujourd'hui Quelque petit semblant de lui. Peintre, n'as-tu rien fait encore? Tu recherches trop de façon: Il ne faut que peindre l'Aurore Sous l'habit d'un jeune garçon. Connais-tu les lys et les roses? En sais-tu faire les portraits? En un mot, sais-tu tous les traits De toutes les plus belles choses? As-tu de ces tableaux hardis Qui sur les autels de jadis Ont porté le pinceau d'Apelle? Sache que tu m'offenserais De ne prendre au plus beau modèle Un portrait que tu lui ferais. Suis tous les plus fameux exemples Des peintres morts ou des vivants, Vois tout ce que les plus savants Ont fait pour embellir nos temples, Vois le teint, les yeux et les mains Dont l'artifice des humains A voulu figurer les anges: Leur plus superbe monument Doit quitter toutes ses louanges A l'image de mon amant. Si tu voulais peindre Hyacinthe Pour le faire voir au Soleil, Ou d'un plus superbe appareil Vaincre le Tasse en son Aminte, Tu peindrais Pyrame ou l'Amour Ou ce premier éclat du jour Lorsque sans ride et sans nuage, Dans le ciel comme en un tableau, Il fait luire son beau visage Tout fraîchement tiré de l'eau. Sois, je te prie, un peu barbare, Pour bien faire, ouvre-moi le sein, Tu dois là prendre le dessein D'une occupation si rare. Plût au Ciel qu'il te fût permis De le voir comme Amour l'a mis Au plus profond de mes pensées Car c'est où ses perfections Paraissent vivement tracées, Aussi bien que mes passions. Mais pardonne à ma jalousie; S'il se peut, sans t'injurier, Laisse-toi derechef prier De le peindre à ma fantaisie; Ne demande point à le voir, Car pour bien faire ton devoir, Et ne me faire point d'injure, Tu le peindras comme les dieux, De qui tu fais bien la figure Sans qu'ils soient présents à tes yeux.
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