Poème
Nuit blanche
par Albert SAMAIN
Cette nuit, tu prendras soin que dans chaque vase Frissonne, humide encore, une gerbe de fleurs. Nul flambeau dans la chambre - où tes chères pâleurs Se noieront comme un rêve en des vapeurs de gaze. Pour respirer tous nos bonheurs avec emphase, Sur le piano triste, où trembleront des pleurs, Tes mains feront chanter d'angéliques douleurs Et je t'écouterai, silencieux d'extase. Tels nous nous aimerons, sévères et muets. Seul, un baiser parfois sur tes ongles fluets Sera la goutte d'eau qui déborde des urnes, O Soeur ! et dans le ciel de notre pureté Le virginal Désir des amours taciturnes Montera lentement comme un astre argenté.
Commentaires (4)
Hibou plumitif --------------- Cet oiseau rédacteur accumule les phrases En l’honneur de la lune, à la gloire des fleurs ; Aimant du parchemin la subtile pâleur Et de l’astre des nuits les changements de phase. Il écrit sans recherche, il écrit sans emphase, Lui dont la noire plume est de rire et de pleurs ; Il peut même trouver du charme à ses douleurs Ou revivre en pensée d’improbables extases. Il chante en travaillant, car il n’est pas muet, Écouté bien souvent par quelques trolls fluets Que contemple, la nuit, le regard de Saturne. Au cours de son sommeil, dans un rêve enchanté, Il voit vers lui venir la muse taciturne Qui visite avec lui des lieux peu fréquentés.
Lord Owl ---------- Sa devise ancestrale est une courte phrase Qui au coeur de la nuit fait sourire les fleurs ; Son plumage arborant une noble pâleur Est sans nulle arrogance, et dépourvu d’emphase. Avec la vie nocturne il est toujours en phase, Son coeur ne connaît point le rire ni les pleurs ; Lui, maître de son âme et roi de ses ses douleurs, Accepte le plaisir sans rechercher l’extase. Ses meilleurs compagnons sont les arbres muets, La martre délicate et l’écureuil fluet ; Il ne compte pour dieu que le sombre Saturne. Dans un tronc, il façonne un palais enchanté Où vit une dryade aimable et taciturne ; Déjà, dans leur enfance, ils se sont fréquentés.
Dauphin tordu ------- Cet animal s’amuse en imitant nos phrases Et nous reconnaissons que c’est un beau parleur ; Ce n’est donc nullement un oiseau de malheur, C’est un copain d’Ulysse, un proche de Pégase. Il s’adresse aux poissons, la chose les déphase, De leur assentiment nul ne voit la couleur ; Lorsque de la sirène il chante la douleur, Le crabe est enthousiaste et l’huître est dans l’extase. Il veut être la voix de ceux qui sont muets Ou qui n’ont pour parler qu’un organe fluet ; Il traduit les propos des algues taciturnes. Le cachalot l’admire, il en est enchanté, Je les vois partager leurs beuveries nocturnes ; J’entends les oursins rire et les homards chanter.
Vestale blanche ---------------- Je ne sais pas faire des phrases, Mon verbe manque de chaleur ; Mes prières sont sans valeur, Je mélange les hypostases. Je rêve d’un ciel de topaze Car j’aime bien cette couleur ; J’invoque, contre ma douleur, Le bienheureux Père Athanase. Le Créateur est-il muet ? Nos rites sont-ils désuets ? J’y songe, dans la paix nocturne. J’entends l’hymne désenchanté D’une prêtresse de Saturne ; Je n’ai pas envie de chanter.
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