Poème
Moine Sauvage
par Émile VERHAEREN
On trouve encor de grands moines que l'on croirait Sortis de la nocturne horreur d'une forêt. Ils vivent ignorés en de vieux monastères, Au fond du cloître, ainsi que des marbres austères. Et l'épouvantement des grands bois résineux Roule avec sa tempête et sa terreur en eux. Leur barbe flotte au vent comme un taillis de verne, Et leur œil est luisant comme une eau de caverne. Et leur grand corps drapé des longs plis de leur froc Semble surgir debout dans les parois d'un roc. Eux seuls, parmi ces temps de grandeur outragée, Ont maintenu debout leur âme ensauvagée ; Leur esprit, hérissé comme un buisson de fer, N'a jamais remué qu'à la peur de l'enfer ; Ils n'ont jamais compris qu'un Dieu porteur de foudre Et cassant l'univers que rien ne peut absoudre, Et des vieux Christs hagards, horribles, écumants, Tels que les ont grandis les maîtres allemands, Avec la tête en loque et les mains large-ouvertes Et les deux pieds crispés autour de leurs croix vertes Et les saints à genoux sous un feu de tourment, Qui leur brûlait les os et les chairs lentement ; Et les vierges, dans les cirques et les batailles, Donnant aux lions roux à lécher leurs entrailles ; Et les pénitents noirs qui, les yeux sur le pain, Se laissaient, dans leur nuit rouge, mourir de faim. Et tels s'useront-ils en de vieux monastères, Au fond du cloître, ainsi que des marbres austères.
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Arbre sauvage ---------------- Cet arbre est un ermite, et parfois l'on croirait Qu'il aimerait pousser bien loin d'une forêt, Peut-être dans un cloître au coeur d'un monastère, N'ayant pour compagnons que des moines austères. Lassé de côtoyer les sapins résineux, Il ne tourne jamais son attention vers eux, Mais vers le froid brouillard, vers les nuages ternes, Vers le cyclope âgé qui dort en sa caverne. Sur ses branches, parfois, peut se percher un coq ; Le grand chêne, aussitôt, devient froid comme un roc, Sombre comme serait la vestale outragée Si au temple venait la foule ensauvagée.
Moine du désert ------------------- La main du pénitent consacre ce qu’il touche, Le sable du désert embellit son habit ; Et dans son ermitage où la mouche vrombit, Nul démon ne s’attaque à ce moine farouche. Lui qu’on servit jadis, et même à pleines louches, Ne boit que de sa source au très maigre débit ; Dans l’effort qu’en ces lieux son pauvre corps subit, Il fait de sa vertu la racine et la souche. En prière à midi, dans l’aurore ou le soir, Jamais dans sa cellule on ne le voit s’asseoir ; Héros sans étendard, travailleur sans salaire. Le vent touche la dune et lui donne un frisson, Elle qui a regret de ses dieux tutélaires Qu’elle n’entendra plus chanter à l’unisson.
Arbre sans allégeance ------------------- Ma loi, c’est la pensée sauvage, Car je suis libre comme l’air ; J’ai l’âme sobre et l’esprit clair, Que nul désespoir ne ravage. Je vis heureux, car je suis sage, Je n’ai point de regrets amers ; Je ne suis jamais sur les nerfs, Jamais je ne me mets en rage. Nul faune de moi n’est épris, Que personne n’en soit surpris ; Mais j’aime une dryade douce. Je n’ai de foi dans aucun dieu, Qu’il soit d’inframonde ou des cieux ; Je respecte tout ce qui pousse.
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