Poème
Les Folles
par Bernard DIMEY
Si tu m’avais connu quand j’étais jeune et belle Y a seul’ment cinq six ans, t’aurais sauté en l’air Je peux dir’ que j’fauchais mon oseille à la pelle L’amour c’est un pactole mais faut savoir le faire J’ai fait mes premiers pas dans l’île de la Cité J’avais dans les treize ans, je n’ connaissais personne La chance m’a fait croiser le cocu d’une baronne Et ce qui l’a flingué, c’est ma féminité. À dix-sept ans, j’avais quatre amants, cinq voitures Pour avoir du pognon, j’avais qu’à l’ver les cils Mais ce qu’il faut trouver, c’est des liaisons qui durent Après, ça va tout seul, on a la vie facile… J’étais connu partout, j’étais le roi des plages, Tu peux mêm’ pas savoir comme j’étais beau tout nu Maint’nant j’ fais boudiné… Qu’est-ce que tu veux, c’est l’âge T’aurais pas résisté, si tu m’avais connu. Au fond, c’est la Patrie qu’a brisé ma carrière J’étais avec un vieux, milliardaire, à Capri J’me suis r’trouvé sans un, dix-huit mois militaire Avec des gens vulgaires… C’était pas l’même esprit ! Quand je suis arrivé, le soir, à la chambrée Me fair’ beaucoup d’amis, moi j’demandais pas mieux. I’ m’ont traité de tout, j’en étais boulversée Tout ça pasque j’avais du rimmel sur les yeux. Tu sais, j’ai toujours eu l’épiderme fragile Faut que j’ mette de la crème, sinon je suis fripé Fallait qu’ je l’ fasse en douce, i’m’laissaient pas tranquille Un jour, j’en pouvais plus, j’les aurais bien griffés. J’étais tout blond dans l’temps, blond doré, couleur paille T’aurais dit Jean Marais dans l’Éternel Retour I’m’ont tondu, rasé… C’est malin comm’ trouvaille ! Attaché sur une chaise au beau milieu d’la cour. J’ai dit "pisque c’est ça, fini la gentillesse" J’ai vampé l’colonel et j’l’ai tout compromis ! Il m’écrivait des lettres où qu’i m’parlait d’mes fesses On a dû le déplacer, d’ailleurs, pis moi aussi. Cinq ans d’Afrique du Nord, j’ai fait ça, c’était chouette ! D’abord à la Légion, ensuite à la Casbah J’dansais dans un clandé, on m’appelait Mistinguett Si j’avais tout le pognon que j’ai gagné là-bas. Seul’ment c’était trop beau, trop beau pour que ça dure J’ai dû quitter tout ça rapport aux évèn’ments Et puis voilà voilà… J’suis chez Madame Arthur Bien sûr c’est pas l’Pérou, mais j’vis correctement Mais tu vois c’qui m’ennuie, c’est qu’cà soye à Pigalle Pasque j’aime pas l’quartier, je peux pas le supporter Les putains je m’en fous quand ell’font pas scandale Mais y’a vraiment trop de flics, et pis c’est plein d’pédés.
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