Poème
Le navire mystique
par Antonin ARTAUD
Il se sera perdu le navire archaïque Aux mers où baigneront mes rêves éperdus, Et ses immenses mâts se seront confondus Dans les brouillards d'un ciel de Bible et de Cantiques. Et ce ne sera pas la Grecque bucolique Qui doucement jouera parmi les arbres nus ; Et le Navire Saint n'aura jamais vendu La très rare denrée aux pays exotiques. Il ne sait pas les feux des havres de la terre, Il ne connaît que Dieu, et sans fin, solitaire Il sépare les flots glorieux de l'Infini. Le bout de son beaupré plonge dans le mystère ; Aux pointes de ses mâts tremble toutes les nuits L'Argent mystique et pur de l'étoile polaire.
Commentaires (11)
Magnifique tout simplement.
J'aime tracer des mots dans un style archaïque, Sur le jardin, la croix ou l'amour éperdu, La beauté du cosmos (dont je suis confondu), La voix de Salomé murmurant un cantique, La douceur retrouvée d'un monde bucolique, La froidure en hiver qui fait les arbres nus, Un refrain familier à l'école entendu Et l'éclat lumineux des dames exotiques. Je ne veux point l'argent, ni le pouvoir sur terre, Je m'installe à ma table, et j'écris, solitaire, Ces quelques mots qui vont questionnant l'infini. Sans les interpréter, j'évoque des mystères : Ma plume va dansant, son ombre dans la nuit Baigne dans la lueur de l'étoile polaire.
magnifique texte conchonfucius
[...] sûr de reconnaître Ce style qui fait ma vie ? Mais il doit beaucoup, peut-être À la belle [...]
La nef et l’antinef ------------------ De nef et d’antinef les couleurs sont les mêmes ; Et pour les propulser, faisant le même effort, On peut voir manoeuvrer le corps et l’anticorps ; Le monde et l’antimonde ont les mêmes problèmes. Or, ces deux bateliers se gardent des extrêmes Délaissant les trésors et les antitrésors ; Aucun des deux ne craint la mort, ni l’antimort, Aucun des deux ne vise un triomphe suprême. Nous n’avons pas ici des frères criminels, Pas besoin de police ou de juge éternel, Ce cours d’eau n’est témoin, jamais, de leur souffrance. Car le destin ressemble à son antidestin, Et je ne trouve pas entre eux de différence, Pas plus qu’entre le soir et le petit matin.
Nef sans envergure ------------------- Sur cette nef en mer nous fûmes vingt ou trente Avec de la morue, toujours, pour tout repas. Au début, nous aimions cette chair odorante, Nous étions enchantés, mais ça ne dura pas. Même étant préservé de la faim dévorante, Le lieutenant rêvait d’un chapon gros et gras ; Nous regardions danser la mer indifférente En hissant le grand foc à la force des bras. En songe, nous avons contemplé des merveilles, De savoureux desserts, des crêpes, des gâteaux, Puis tous les fruits du monde emplissant des corbeilles. Allons, ne rêvons pas, ce n’est qu’un vieux bateau, On n’y sert point des plats comme en ce bon resto Où je buvais, jadis, à l’ombre d’une treille.
Nef de la sirène ---------- Sur cette nef se tient la sirène chantante, Aux dames de chez toi ne la compare pas ; Tu ne peux point saisir son âme délirante, Si tu as cru cela, certes, tu te trompas.. Parle-lui prudemment, ce n’est point ta parente, Ne lui propose point de dormir dans tes draps ; Tu peux lui raconter une histoire marrante, Mais par un aphorisme elle te répondra. La sirène est un monstre et c’est une merveille, Le roi la voudrait bien dans son noble château ; Il la régalerait d’une grappe vermeille. La sirène aime mieux s’approcher des bateaux, D’ailleurs, pour les rejoindre, elle se lève tôt ; Mieux vaut le rouge sang que le jus de la treille.
Nef du garonnosaure -------- Ce modeste vaisseau n’est pas une trirème, Mais un léger esquif, manoeuvré sans effort ; C’est plutôt reposant pour mon robuste corps, La minuscule voile est bordée sans problème. D’avancer sur les flots, mon plaisir est extrême, Mais aussi de passer d’un bord à l’autre bord ; Je m’amuse à jurer par les mille sabords Ou bien par le trépas du vieil Être Suprême. Le fleuve semble issu du monde originel Et sa source le lieu d’un retour éternel ; L’ondine de Garonne ignore la souffrance. Des rêves par milliers, tel sera mon butin, Qui pourront transcender les vaines apparences ; Des songes lumineux dans le petit matin.
Nef absente -------- Je suis un vaisseau désarmé, Perdu dans de lointains parages ; S’en est allé mon équipage, Ai-je regret de ces paumés ? Mon sort, je veux bien l’assumer, La fin de mon dernier voyage ; Âpre est le goût de l’échouage, Et puis quoi ? Tout est consommé. De l’échec je suis le symbole, Aussi, des vaines courses folles De l’homme, en son avidité. Pourquoi parcourir tant d’espace ? Autour d’un corps qui reste en place, D’autres corps peuvent graviter.
ART TÔT DIT TÔT FAIT
et toi MISS TIC-TAC, horloge hors de ma loge barre-toi sur ton navrant navire !
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