Poème
Le dernier souvenir
par Charles-Marie LECONTE DE LISLE
J'ai vécu, je suis mort. - Les yeux ouverts, je coule Dans l'incommensurable abîme, sans rien voir, Lent comme une agonie et lourd comme une foule. Inerte, blême, au fond d'un lugubre entonnoir Je descends d'heure en heure et d'année en année, À travers le Muet, l'Immobile, le Noir. Je songe, et ne sens plus. L'épreuve est terminée. Qu'est-ce donc que la vie ? Étais-je jeune ou vieux ? Soleil ! Amour ! - Rien, rien. Va, chair abandonnée ! Tournoie, enfonce, va ! Le vide est dans tes yeux, Et l'oubli s'épaissit et t'absorbe à mesure. Si je rêvais ! Non, non, je suis bien mort. Tant mieux. Mais ce spectre, ce cri, cette horrible blessure ? Cela dut m'arriver en des temps très anciens. Ô nuit ! Nuit du néant, prends-moi ! - La chose est sûre : Quelqu'un m'a dévoré le coeur. Je me souviens.
Commentaires (1)
Un buveur ivre-mort entend son vin qui coule Et ne cesse d'emplir les pichets, sans rien voir, Lent comme une agonie et lourd comme une foule. Le tavernier manie un lugubre entonnoir. Je descends d'heure en heure et d'année en année Godet après godet de pinard presque noir. Je bois, et rien de plus. J'y passe ma journée. Qu'est-ce donc que la vie, être jeune, être vieux, Toute mission est là pour être abandonnée. Je suis un peu trop plein, le vide est dans mes yeux, Et Leconte de Lisle, un maître en démesure, Remplit mon verre avec du vin bien frais. Tant mieux. Ce pinard est léger, bien douce est sa blessure, J'y fus accoutumé dans des temps très anciens. Le pinard de Cluny imbibe mes chaussures, Hier soir, j'étais ici, déjà. Je me souviens.
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