Poème
Le calumet du Sachem
par Charles-Marie LECONTE DE LISLE
Les cèdres et les pins, les hêtres, les érables, Dans leur antique orgueil des siècles respecté, Haussent de toutes parts avec rigidité La noble ascension de leurs troncs vénérables Jusqu'aux dômes feuillus, chauds des feux de l'été. Sous l'enchevêtrement de leurs vastes ramures La terre fait silence aux pieds de ses vieux rois. Seuls, au fond des lointains mystérieux, parfois, Naissent, croissent, s'en vont, renaissent les murmures Que soupire sans fin l'âme immense des bois. Transperçant çà et là les hautes nefs massives, Dans l'air empli d'arome immobile et de paix L'invisible soleil darde l'or de ses rais, Qui sillonnent d'un vol grêle de flèches vives La sombre majesté des feuillages épais. Les grands Élans, couchés parmi les cyprières, Sur leurs dos musculeux renversent leurs cols lourds ; Les panthères, les loups, les couguars et les ours Se sont tapis, repus des chasses meurtrières, Au creux des arbres morts ou dans les antres sourds. Ëcureuils, perroquets, ramiers à gorge bleue Dorment. Les singes noirs, du haut des sassafras, Sans remuer leur tête et leurs reins au poil ras, A la branche qui ploie appendus par la queue, Laissent inertement aller leurs maigres bras. Les crotales, lovés sous quelque roche chaude, Attendent une proie errante, et, par moment, De l'ombre où leurs fronts plats s'allongent lentement, Le feu subtil de leurs prunelles d'émeraude Luit, livide, et jaillit dans un pétillement. Assis contre le tronc géant d'un sycomore, Le cou roide, les yeux clos comme s'il dormait, Une plume d'ara, jaune et pourpre, au sommet Du crâne, le Sachem, le dernier Sagamore Des Florides, est là, fumant son calumet. Ses guerriers dispersés errent dans les prairies, Par delà le grand Fleuve où boivent les bisons. Loin du pays natal aux riches floraisons, Comme le vent d'hiver fait des feuilles flétries, L'exil les a chassés vers tous les horizons. Devant l'homme à peau blême et son lâche tonnerre Ils vont où le soleil tombe sanglant des cieux ; Mais le Sachem têtu, seul des siens, et très vieux, Tel que l'aigle attardé qui retourne à son aire, Est revenu mourir au berceau des aïeux. Des confins du couchant et des espaces mornes Il a su retrouver, avec l'oeil et le flair, Sans halte, par la nuit profonde ou le ciel clair, Les vestiges épars dans les plaines sans bornes Et recueillir au vol les effluves de l'air. Sa hache et son couteau, les armes du vrai brave, Gisent sur ses genoux. Le Chef a dénoué Sa ceinture, et, dressant son torse tatoué D'ocre et de vermillon, il fume d'un air grave Sans qu'un pli de sa face austère ait remué. Il sait qu'au lourd silence épandu des ramées Les sinistres rumeurs des nuits succéderont, Qu'à l'odeur de sa chair, bossuant leur dos rond, Vont ramper jusqu'à lui les bêtes affamées ; Mais le vieux Chef se rit des dents qui le mordront. L'ardente vision qui hante ses prunelles Lui dérobe la terre et l'emporte au delà, Dans les bois où l'esprit des Sachems s'envola Et dans la volupté des chasses éternelles. Viennent panthères, loups et couguars, le voilà ! Et l'antique forêt qui rêve, où rien ne bouge, Semble à jamais inerte, ainsi que maintenant, Sauf la molle vapeur qui va tourbillonnant Hors du long calumet de cette Idole rouge Et monte vers la paix de midi rayonnant.
Commentaires (2)
Un pauvre barde, à l'ombre d'un érable, Depuis neuf jours, compose un long traité Sur le Réel et sa mobilité. En imitant ses Maîtres vénérables, Il dit l'Étant et ce qui a été. En écrivant sous la vaste ramure, Il songe au sort qui fut celui des rois, Comment ils sont changés en chiens, parfois, Comment certains, à ce que l'on murmure, Portent le deuil, le soir au fond des bois. C'est inspiré par Leconte de Lisle Qu'en quelques vers son texte il découpait. Un relecteur en lisant se marrait, Il en trouvait la langue un peu facile Et le substrat vraiment pas bien épais. À chaque page, il éclusait sa bière. Au bout d'un temps, il se sentit bien lourd. De son esprit l'aventureux parcours Se trouvant pris au piège d'une ornière, Il transcrivit un très obscur discours. La nuit s'en vint, avec sa lune bleue. D'un lumignon, le Maître s'éclaira, Et le Traité en longueur s'étira. On entendit, dans ce coin de banlieue, Une chanson que chantait Fortunat. Dans la banlieue pourrie où rien ne bouge, Un érudit commente maintenant Le grand traité aux mots tourbillonnants. Il trace en marge, à longs traits d'encre rouge, Sa prose autour du texte rayonnant.
Voir https://paysdepoesie.wordpress.com/2014/11/18/chapitres/
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