Poème
Le Beau Jardin Fleuri de Flammes
par Émile VERHAEREN
Le beau jardin fleuri de flammes Qui nous semblait le double ou le miroir Du jardin clair que nous portions dans l'âme Se cristallise en gel et or, ce soir. Un grand silence blanc est descendu s'asseoir Là-bas, aux horizons de marbre, Vers où s'en vont, par défilé, les arbres Avec leur ombre immense et bleue Et régulière, à côté d'eux. Aucun souffle de vent, aucune haleine. Les grands voiles du froid Se déplient seuls, de plaine en plaine, Sur des marais d'argent ou des routes en croix. Les étoiles paraissent vivre. Comme l'acier, brille le givre, A travers l'air translucide et glacé. De clairs métaux pulvérisés A l'infini semblent neiger De la pâleur d'une lune de cuivre. Tout est scintillement dans l'immobilité. Et c'est l'heure divine, où l'esprit est hanté Par ces mille regards que projette sur terre, Vers les hasards de l'humaine misère, La bonne et pure et inchangeable éternité.
Commentaires (1)
Livre des Flammes ---------- J'ai rêvé du Livre des Flammes Qu'on ne voit que dans les miroirs. D'en avoir lu trois mots, mon âme Est encore en trouble ce soir. Quand à Cluny je vins m'asseoir, Au lieu du beau comptoir de marbre, Je voyais les branches des arbres Sous une lune immense et bleue Et des nuages de banlieue. Comme serveuse, une baleine Qui me jetait un regard froid, Ajoutant de la marjolaine Dans mon pinard, sans aucun droit. C'était la faute de ce livre, Qui plus que le pinard enivre. De frayeur, mon esprit glacé Finit par se pulvériser. La baleine alors a chanté, Sur l'accompagnement des cuivres, Un hymne empli d'insanités. Un érudit vint pour tenter D'apporter son bref commentaire. « Il n'est de plus grande misère Qu'avoir lu au livre enchanté ».
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