Poème
La voix
Mon berceau s'adossait à la bibliothèque, Babel sombre, où roman, science, fabliau, Tout, la cendre latine et la poussière grecque, Se mêlaient. J'étais haut comme un in-folio. Deux voix me parlaient. L'une, insidieuse et ferme, Disait : "La Terre est un gâteau plein de douceur ; Je puis (et ton plaisir serait alors sans terme !) Te faire un appétit d'une égale grosseur." Et l'autre : "Viens ! oh ! viens voyager dans les rêves, Au delà du possible, au delà du connu !" Et celle-là chantait comme le vent des grèves, Fantôme vagissant, on ne sait d'où venu, Qui caresse l'oreille et cependant l'effraie. Je te répondis : "Oui ! douce voix !" C'est d'alors Que date ce qu'on peut, hélas ! nommer ma plaie Et ma fatalité. Derrière les décors De l'existence immense, au plus noir de l'abîme, Je vois distinctement des mondes singuliers, Et, de ma clairvoyance extatique victime, Je traîne des serpents qui mordent mes souliers. Et c'est depuis ce temps que, pareil aux prophètes, J'aime si tendrement le désert et la mer ; Que je ris dans les deuils et pleure dans les fêtes, Et trouve un goût suave au vin le plus amer ; Que je prends très souvent les faits pour des mensonges, Et que, les yeux au ciel, je tombe dans des trous. Mais la Voix me console et dit : "Garde tes songes : Les sages n'en ont pas d'aussi beaux que les fous !"
Commentaires (3)
Le crocodile jaune a dit : "Soyez fidèles A Dieu, à votre femme et à votre nation". Je lui ai répondu : "C'est une aberration, Car la fidélité, c'est pour les hirondelles." Le crocodile mauve a dit : "La vie est belle, Faites-en chaque jour une célébration." Je lui ai répondu : "De ton affirmation, Je retiens simplement qu'elle n'est pas nouvelle". Le crocodile orange apprécie l'abstinence, Le crocodile rose, une humble transcendance. Alors, je leur ai dit : "Faites ça entre vous". Le crocodile rouge aime les vers stupides, Je lui dis : "Grâce à Dieu, c'est un plaisir limpide Que partagent le sage et son cousin le fou."
ça me fait penser que j'avais pondu une suite de poèmes dont voici le début : Un crocodile aux dents d'or Se promène sur le port Une cigarette au bec Un pattalon trop large Il a perdu son amie Dans un bibliobus urbain Et il noie son chagrin Dans des larmes de crocodile Comme d'autres font Avec les chatons Indésirés Dans le lait pasteurisé On se moque de lui parce qu'il a les dents jaunes Il pleure sur la société de consommation Il faut bien pleurer sur quelque chose En fait il en a rien à branler Il sait que ça le mettra en portefeuille Où l'on rangera ses dents d'or Bien proprement Après sa mort Le crocodile aux dents d'or Est entré dans un supermarché A planté ses dents dans la peau d'une caissière Et laissant en pourboire une vieille mollaire Ressort en emportant Un portefeuille en imitation II Le crocodile aux dents d'or Se brosse les dents chaque matin Avec une brosse à reluire Et se les rebrosse chaque soir Avec une brosse à chiendent
Les beaux esprits se rencontrent !
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