Poème
La statue
par Victor HUGO
Quand l'empire romain tomba désespéré, -- Car, ô Rome, l'abîme ou Carthage a sombré Attendait que tu la suivisses! -- Quand, n'ayant rien en lui de grand qu'il n'eût brisé, Ce monde agonisa, triste, ayant épuisé Tous les Césars et tous les vices; Quand il expira, vide et riche comme Tyr; Tas d'esclaves ayant pour gloire de sentir Le pied du maître sur leurs nuques; Ivre de vin, de sang et d'or; continuant Caton par Tigellin, l'astre par le néant, Et les géants par les eunuques; Ce fut un noir spectacle et dont on s'enfuyait. Le pâle cénobite y songeait, inquiet, Dans les antres visionnaires; Et, pendant trois cents ans, dans l'ombre on entendit Sur ce monde damné, sur ce festin maudit, Un écroulement de tonnerres. Et Luxure, Paresse, Envie, Orgie, Orgueil, Avarice et Colère, au-dessus de ce deuil, Planèrent avec des huées; Et, comme des éclairs sous le plafond des soirs, Les glaives monstrueux des sept archanges noirs Flamboyèrent dans les nuées. Juvénal, qui peignit ce gouffre universel, Est statue aujourd'hui; la statue est de sel, Seule sous le nocturne dôme; Pas un arbre à ses pieds; pas d'herbe et de rameaux Et dans son oeil sinistre on lit ces sombres mots: Pour avoir regardé Sodôme. Février 1843.
Commentaires (1)
Barde restant de marbre ------------------------ Je vois sombrer un empire Et ne trouve rien à dire : Ainsi va l'effort humain Depuis le temps des Romains. Toujours, le vainqueur s'enivre, Car il ne saurait bien vivre : Sobriété ? Qu'est ce mot ? C'est affaire de chameau. On ne les voit plus en ville, Les cénobites tranquilles ; Priape et tous ses gredins Envahissent les jardins. Or, Juvénal s'en souvient : Tout ça ne finit pas bien. Statue de sel, prends courage : Suffit d'attendre l'orage.
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