Poème
La Rencontre
par Germain NOUVEAU
Vous mîtes votre bras adroit, Un soir d'été, sur mon bras... gauche. J'aimerai toujours cet endroit, Un café de la Rive-Gauche ; Au bord de la Seine, à Paris Un homme y chante la Romance Comme au temps... des lansquenets gris ; Vous aviez emmené Clémence. Vous portiez un chapeau très frais Sous des noeuds vaguement orange, Une robe à fleurs... sans apprêts, Sans rien d'affecté ni d'étrange ; Vous aviez un noir mantelet, Une pèlerine, il me semble, Vous étiez belle, et... s'il vous plaît, Comment nous trouvions-nous ensemble ? J'avais l'air, moi, d'un étranger ; Je venais de la Palestine A votre suite me ranger, Pèlerin de ta Pèlerine. Je m'en revenais de Sion, Pour baiser sa frange en dentelle, Et mettre ma dévotion Entière à vos pieds d'Immortelle. Nous causions, je voyais ta voix Dorer ta lèvre avec sa crasse, Tes coudes sur la table en bois, Et ta taille pleine de grâce ; J'admirais ta petite main Semblable à quelque serre vague, Et tes jolis doigts de gamin, Si chics ! qu'ils se passent de bague ; J'aimais vos yeux, où sans effroi Battent les ailes de votre Âme, Qui font se baisser ceux du roi Mieux que les siens ceux d'une femme ; Vos yeux splendidement ouverts Dans leur majesté coutumière... Etaient-ils bleus ? Etaient-ils verts ? Ils m'aveuglaient de ta lumière. Je cherchais votre soulier fin, Mais vous rameniez votre robe Sur ce miracle féminin, Ton pied, ce Dieu, qui se dérobe ! Tu parlais d'un ton triomphant, Prenant aux feintes mignardises De tes lèvres d'amour Enfant Les coeurs, comme des friandises. La rue où rit ce cabaret, Sur laquelle a pu flotter l'Arche, Sachant que l'Ange y descendrait, Porte le nom d'un patriarche. Charmant cabaret de l'Amour Je veux un jour y peindre à fresque Le Verre auquel je fis ma cour. Juin, quatre-vingt-cinq, minuit... presque.
Commentaires (2)
Patron, remplissez les pichets, Aujourd’hui c’est jour de débauche ! Violoniste, un bon coup d’archet Pour tes airs de la Rive Gauche. En buvant le soir à Paris, On traite des sujets immenses ; Et quand chacun est un peu gris, On se sent rempli de clémence. Le vin blanc est tenu au frais Juste à côté du jus d’orange ; Et d’autres breuvages sont prêts Pour ceux qui ont le goût étrange. L’un demande un café au lait, L’autre une anisette, il me semble, Hâtez-vous, patron, s’il vous plaît, Il nous tarde de boire ensemble. Donnez-nous des vins étrangers Et des dattes de Palestine, Des gâteaux de fleur d’oranger Et des grillades de sardines ; Du vin des vignes de Sion, Du nougat, des crêpes dentelles, Et des fruits de la Passion Et des tranches de mortadelle. Parmi le murmure des voix Nul n’aperçoit le temps qui passe, Tournent comme chevaux de bois Les heures dans l’ombre avec grâce. Un buveur parle avec les mains, Un autre fait des gestes vagues Et dit, de sa voix de gamin, Des anecdotes et des blagues. Un autre fouille sans effroi Dans les profondeurs de son âme ; Le dernier se prend pour un roi Mais tremble devant une femme. De leurs yeux à moitié ouverts Ils voient les faces coutumières ; Le reflet d’un liquide vert Met du destin dans la lumière. Ils ont moins soif, ils ont moins faim, Et leur regard qui tout englobe Admire les corps féminins Et les vives couleurs des robes. Voici Dionysos triomphant Qui leur parle, sans mignardises, De sa voix d’éternel enfant Qui se gave de friandises. Et la muse du cabaret Qui capte ce discours en marche L’écrit sur la nappe, à grands traits, Pour en retenir la démarche. Ainsi se sont passés mes jours : Il faut que j’en trace la fresque Mise en couleurs, avec amour. Ça pourra vous amuser... presque.
« Certains naissent un 4 avril, avec le printemps nouveau, d'autres meurent un 4 avril, ne verront pas ce printemps-là. Le jour où décéda Nouveau, Ducasse "aurait eu" 74 ans. Moyennant son astuce légendaire, Isidore échappa à cet embarras : iI était décédé bien avant, âgé de 9000 jours, compte exact. Isidore Ducasse fut un poète essentiellement décimal. Il tenait cela de sa mère Jaquette Davezac, décédée âgée de 9700 jours. »
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