Poème
La cloche fêlée
Il est amer et doux, pendant les nuits d'hiver, D'écouter, près du feu qui palpite et qui fume, Les souvenirs lointains lentement s'élever Au bruit des carillons qui chantent dans la brume, Bienheureuse la cloche au gosier vigoureux Qui, malgré sa vieillesse, alerte et bien portante, Jette fidèlement son cri religieux, Ainsi qu'un vieux soldat qui veille sous la tente ! Moi, mon âme est fêlée, et lorsqu'en ses ennuis Elle veut de ses chants peupler l'air froid des nuits, Il arrive souvent que sa voix affaiblie Semble le râle épais d'un blessé qu'on oublie Au bord d'un lac de sang, sous un grand tas de morts, Et qui meurt, sans bouger, dans d'immenses efforts.
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Quelques spectres ----------------------- Fantômes parcourant le village en hiver, Quelques pieds au-dessus des chaumières qui fument, On entend résonner votre rire pervers Tel le cri persistant des noirs oiseaux de brume. Un carillon pourtant riposte d’un son clair ; Du presbytère blanc la fenêtre s’allume, Le serviteur de Dieu surveille Lucifer Et veille à modérer sa terrible amertume. Prêtre, qui peux juger les vivants et les morts, La rue te remercie pour ton vaillant effort : Il a plus de mérite à la fin de décembre. Prêtre, ton insomnie vient-elle de l’ennui ? Du désir d’admirer cette faune de nuit ? Ou veux-tu simplement trouver ton pot de chambre ?
Piscisromulus et Remuspiscis ---------------------------------- L’eau de cet afffluent est bien froide en hiver, Il n’est pas réchauffé par le volcan qui fume ; On entend résonner des cris d’oiseaux pervers Mais on ne peut les voir, ils volent dans la brume. Le dieu des eaux, pourtant, riposte d’un son clair ; De ces poissons jumeaux la bonne humeur s’allume. Allez chanter plus loin, oiseaux de Lucifer ! Ce cours d’eau n’aime point votre sombre amertume. La rivière, emportant les vivants et les morts, Porte tous ces fardeaux sans peine et sans effort, Et son flot est plus froid que l’air froid de décembre. Pouvez-vous, dieux-poissons, éprouver de l’ennui ? Cela se pourrait bien, car longues sont vos nuits, Et dans ce vaste flot, vous n’avez pas de chambre.
Dialogue des saisons ------------------------------ L’été s’en alla boire un coup avec l’hiver ; Et je les vois tous deux qui dans mon jardin fument. Je sais que leurs propos n’auront rien de pervers, Ils parleront du vent, de la nuit, de la brume. Ainsi, de leurs deux voix, j’écoute le son clair ; Car de ces dieux jumeaux la bonne humeur s’allume. Ils ont même des mots gentils pour Lucifer, Ils ne connaissent point l’ennui, ni l’amertume. Leur âme, qui régit les vivants et les morts, Accomplit sa mission sans peine et sans effort, Et le maître de juin vaut celui de décembre. Pouvez-vous, immortels, éprouver de l’ennui ? Vous ne voyez passer ni les jours, ni les nuits : Vous vivez au grand air, vous n’avez pas de chambre.
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