Poème
La Charité du soldat
par François COPPÉE
I Sous le ciel d’hiver, bas et terne, Les gueux, les errants du trottoir, A la porte de la caserne Attendent la soupe du soir. Frissonnants sous la blouse bleue Ou sous le drap beaucoup trop mûr, Comme au théâtre ils font la queue, Deux par deux, serrés près du mur. La faim creuse le flanc vorace Des loqueteux que groupe ici L’espoir d’un peu d’eau tiède et grasse Et d’un morceau de pain moisi. Vivant du rebut des cantines, Ils tiennent, l’air discipliné, Celui-ci sa boîte à sardines, Celui-là son bol écorné. Certains habitués ont même Un tronçon rouillé de cuiller. C’est ici la pire bohème De la grande ville en hiver. Silencieux, l’œil sombre et triste, Et navrants d’immobilité, Ils sont là, le récidiviste Et l’homme de lettres raté. L’un revoit peut-être des crimes Parmi ses rêves engourdis, Et l’autre cherche en vain les rimes D’un de ses sonnets de jadis. Ce gosse a l’air d’un très vieux singe ; Ce grand vieillard fait mal à voir, Qui sur son maigre corps sans linge Boutonne un tragique habit noir. Quelques femmes, sans âge, laides, Dont l’une, hélas ! porte un marmot, Sont dans le rang, mornes et raides... Et personne ne dit un mot ! Mais soudain la foule s’agite, Les yeux sont pleins d’éclairs jaillis, Car voici, portant la marmite, Deux soldats vêtus de treillis. La bande en haillons, maintenue Dans l’ordre et dans le règlement Par un caporal en tenue, Se met en marche lentement. Avec une hâte gloutonne, Chaque gueux reçoit en tremblant La soupe chaude qu’on lui donne Dans une louche de fer-blanc ; Et, comme une bête affamée, Il va, tout de suite, à trois pas, Debout, le nez dans la fumée, Manger son lugubre repas. II Eh bien, ce spectacle m’agrée. Plein d’un respectueux émoi, J’admire l’aumône sacrée D’un pauvre à plus pauvre que soi. Ceux qui demain, si c’est la guerre, Mourront pour la France à vingt ans, Sauvent l’existence précaire De ces vagabonds grelottants. C’est peu, la ration d’un homme. Ces soldats n’ont pas trop pour eux. Pourtant leur misère économe Partage avec les malheureux. La pure doctrine chrétienne Au fond de ces bons cœurs survit. N’importe qui demande et vienne, C’est un pauvre. Cela suffit. Tu vois, dure philosophie, Les hommes s’entre-dévorant Dans l’affreux combat pour la vie. Regarde ici. C’est rassurant. Pour le faible et pour l’inutile Que ta loi frappe avec rigueur, Une trace de l’Évangile Reste chez ces simples de coeur. Nous, nous dansons par bienfaisance, Nous souscrivons dans le journal ; Un riche, avec magnificence, Fonde vingt lits à l’hôpital. Ces aumônes-là sont les nôtres... Respect humain ou vanité. Mais s’aime-t-on les uns les autres ? Fait-on vraiment la charité ? Ici, du moins, j’en ai la preuve. Ces braves enfants, c’est certain, Donnent le denier de la Veuve. Sont pareils au Samaritain. Et, quand le pauvre emplit sa tasse A la gamelle de l’État, Jésus invisible qui passe Bénit la soupe du soldat.
Commentaires (1)
Hexapode nonchalant ------------------- Je ne fais que ce qui m’agrée, J’agis de façon pondérée ; Moi qui laisse en paix l’univers, Je bois des coups, j’écris des vers. Mon âme n’est pas égarée, Qui au Réel est amarrée ; Je reste bien au chaud l’hiver, En été je me mets au vert. Très modestes sont mes envies, Je mène une bien simple vie ; Ce n’est pas un chemin de croix. Aujourd’hui ma vigueur décroît, Mon faible coeur est presque froid ; Il tremble, il hésite, il dévie.
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