Poème
L'incantation du loup
par Charles-Marie LECONTE DE LISLE
Les lourds rameaux neigeux du mélèze et de l'aune. Un grand silence. Un ciel étincelant d'hiver. Le Roi du Hartz, assis sur ses jarrets de fer, Regarde resplendir la lune large et jaune. Les gorges, les vallons, les forêts et les rocs Dorment inertement sous leur blême suaire, Et la face terrestre est comme un ossuaire Immense, cave ou plat, ou bossué par blocs. Tandis qu'éblouissant les horizons funèbres, La lune, oeil d'or glacé, luit dans le morne azur, L'angoisse du vieux Loup étreint son coeur obscur, Un âpre frisson court le long de ses vertèbres. Sa louve blanche, aux yeux flambants, et les petits Qu'elle abritait, la nuit, des poils chauds de son ventre, Gisent, morts, égorgés par l'homme, au fond de l'antre. Ceux, de tous les vivants, qu'il aimait, sont partis. Il est seul désormais sur la neige livide. La faim, la soif, l'affût patient dans les bois, Le doux agneau qui bêle ou le cerf aux abois, Que lui fait tout cela, puisque le monde est vide ? Lui, le chef du haut Hartz, tous l'ont trahi, le Nain Et le Géant, le Bouc, l'Orfraie et la Sorcière, Accroupis près du feu de tourbe et de bruyère Où l'eau sinistre bout dans le chaudron d'airain. Sa langue fume et pend de la gueule profonde. Sans lécher le sang noir qui s'égoutte du flanc, Il érige sa tête aiguë en grommelant, Et la haine, dans ses entrailles, brûle et gronde. L'Homme, le massacreur antique des aïeux, De ses enfants et de la royale femelle Qui leur versait le lait ardent de sa mamelle, Hante immuablement son rêve furieux. Une braise rougit sa prunelle énergique ; Et, redressant ses poils roides comme des clous, Il évoque, en hurlant, l'âme des anciens loups Qui dorment dans la lune éclatante et magique.
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Incantation du Crapaud --------------------------------- Mon esprit est neigeux, c'est carrément la zone. Un palotin me guide au vieux palais d'hiver. Le roi Sargon, assis sur ses jarrets de fer, Regarde resplendir un lavabo tout jaune. Les vaches, les criquets, les forêts et les rocs Dorment inertement sous leur blême suaire, Et Leconte de Lisle invente un ossuaire Immense, cave ou plat, ou bossué par blocs. Tandis qu'éblouissant les horizons funèbres, Le lavabo glacé luit dans le morne azur, L'angoisse du vieux roi rend son esprit obscur, Un âpre frisson court le long de ses vertèbres. Sa vache blanche, aux yeux flambants, et les petits Lapins qui ne font rien qu'à se remplir le ventre Éclusent du pinard mystique au fond de l'antre. A la bouteille tierce, ils sont un peu partis. Le roi médite seul sur la neige livide, Au seuil de son palais où tout le monde boit. Les grands criquets en fête ou la vache aux abois, Que lui fait tout cela, puisque le monde est vide ? Lui, roi de Milpodvash, se sent brusquement nain. Au loin sonnent les voix de vingt buveurs de bière Accroupis près du feu de tourbe et de bruyère Où l'eau sinistre bout dans le chaudron d'airain. Son esprit est neigeux et sa peine est profonde. Dans son crâne résonne un poème à la flan Dont il retouche un vers, parfois, en grommelant, Le délire entre ses oreilles brûle et gronde. Il se demande où sont les jours de nos aïeux, Quand, faisant leur marché, d'énergiques femelles Matraquaient un gendarme à grands coups de mamelles. Il regrette son corps d'archange furieux. On lui dit, à présent : Sois pas trop énergique ! Et lorsqu'il veut se battre, on lui répond Des clous ! Il est devenu chien, lui qui était un loup, Buvant une potion qui n'a rien de magique.
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