Poème d’un membre
Je veux d'la poésie...
par jiaileMembre
Je veux d’la poésie qui marche les pieds nus Et crie le poing fermé, à s’en casser la voix Le prix du sang perdu des damnés, des sans-droits, D’la poésie qui pleure et qui dort dans la rue. Je veux d’la poésie qui mouille sa chemise, Éreintée de sueur autant que de colère Et s’écrit main calleuse et cheville ouvrière Au coin de l’établi, d’une danse insoumise. Je veux d’la poésie qui brule ses papiers Et marche tête haute en chantant ses slogans, Qui écrit le pas libre et en sortant du rang Pour pisser d’un jet dru sur tous les barbelés. Je veux d’la poésie en carnet à spirale Écornée de voyages et tachée de café, D’la poésie de poche aux élans familiers Accoudée au comptoir et les ongles un peu sales. Je veux d’la poésie qui rit beaucoup trop fort Et d’un rire d’appétit qui ne se cache pas, Qui pète et rote à table et mange avec les doigts, D’la poésie qui joue à l’envers du décor. Je veux d’la poésie qui roule sous la table, Enivré du bonheur d’être avec les copains, D’la poésie qui sauce et qui finit son pain, Qui lèche son assiette en élan délectable. Je veux d’la poésie qui s’endort au soleil Au milieu des enfants qui jouent dans le jardin, Qui lave la vaisselle en se brûlant les mains Et la laisse sécher dans le chant des abeilles. Je veux d’la poésie qui torche les bébés, Qui fout les doigts dedans et qui sent le caca Puis fouraille du nez au ventre délicat Pour cueillir le bonheur qui sent le lait tourné. Je veux d’la poésie dont la gorge se noue Quand l’entre chien et loup se glisse à la fenêtre En braises crépuscules aux allures de peut-être Et qui s’offre l’oubli de tomber à genoux. Je veux d’la poésie qui pétrit le vivant Comme on pétrit son pain, d’une main généreuse Émiettant son levain d’une course fiévreuse Et qui s’essuie le front au soir en l’enfournant. Je veux d’la poésie se coltinant la Vie, La prenant à plein bras en désirs incarnés, Qui bande tous ces vers en volcans embrasés Et y fourre la langue et puis le sexe aussi. Je veux d’la poésie qui ouvre grand les yeux Sur le feu et l’abîme où le corps exultant Éjacule ses mots de foutre et de diamants Lorsque la jouissance engloutit tous les feux. Je veux d’la poésie qui s’endort au matin Les yeux plissés d’embruns d’insomnie volontaire, Où les mots tachés d’ancre en folie solitaire Acceptent de mourir en murmurant : « enfin »… Alors si vous craignez pour vos parquets précieux Au vu de mes souliers crottés de mots vivants Et de mes bras chargés de colère et de vent, Fermez-moi vos salons et détournez les yeux. J’irai slamer mes rimes à Cité que veux-tu Et écouter Léo éructer Baudelaire, Arpenter du Verlaine au creux des réverbères Hanté par un Villon amoureux des pendus. J’irai taguer vos murs en crachats mélodieux Et conter à vos chiens le temps qu’ils étaient loups Puis j’irai m’endormir au secret le plus doux De trop aimer la Vie avant que d’être vieux…
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