Poème
États
par Jules LAFORGUE
L'Imitation de Notre-Dame la Lune
Ah ! Ce soir, j'ai le cœur mal, le coeur à la lune. Ô nappes du silence, étalez vos lagunes ; Ô toits, terrasses, bassins, colliers dénoués De perles, tombes, lys, chats en peine, louez La lune, notre maîtresse à tous, dans sa gloire : Elle est l'Hostie ! Et le silence est son ciboire ! Ah ! Qu'il fait bon, oh ! Bel et bon, dans le halo De deuil de ce diamant de la plus belle eau ! ô lune, vous allez me trouver romanesque, Mais voyons, oh ! Seulement de temps en temps est-c'que Ce serait fol à moi de me dire, entre nous, Ton Christophe Colomb, ô Colombe, à genoux ? Allons, n'en parlons plus; et déroulons l'office Des minuits, confits dans l'alcool de tes délices. Ralentendo vers nous, ô dolente Cité, Cellule en fibroïne aux organes ratés ! Rappelle-toi les centaures, les villes mortes, Palmyre, et les sphinx camards des Thèbe aux cent portes ; Et quelle Gomorrhe a sous ton lac de Léthé Ses catacombes vers la stérile Astarté ! Et combien l' homme, avec ses relatifs « je t'aime », Est trop anthropomorphe au delà de lui-même, Et ne sait que vivoter comm'ça des bonjours Aux bonsoirs tout en s'arrangeant avec l'Amour. -Ah ! Je vous disais donc, et cent fois plutôt qu'une Que j'avais le coeur mal, le coeur bien à la Lune.
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