Poème
Dans les fleurs
par Jean RICHEPIN
Mignonne, allons nous en dans un pays de songe, Joli, capricieux, absurde, comme vous, Azuré d'impossible et fleuri de mensonges, Où les arbres, les eaux et les ciels seront fous. Regardez ! Le soleil sort de chez sa maîtresse En galant négligé du matin, pâli, las, Tandis qu'à l'horizon traînant sa noire tresse Elle lui jette au nez des bouquets de lilas. Lilas de l'aube, blancs lilas semés de perles ! Mettez à votre front ce nimbe gracieux. La diane déjà chante au gosier des merles. Les feuilles au réveil s'ouvrent comme des yeux. Le ruisseau qui gazouille a pour vous des cascades De diamant ou bien des miroirs de cristal. Les cailloux du sentier roulent des noix de muscades, Et l'écorce du bois est un bois de santal. Le vent luxurieux sur vos lèvres dérobe L'arome des baisers et le vol des chansons, Et le désir troublant qui dort sous votre robe Fait courir un frisson d'amour dans les buissons. Et sous vos pieds, vos mains, vos regards, votre haleine, Tout va fleurir dans la forêt d'enchantement. De fleurs aux mille noms pour que l'herbe soit pleine, Ô fée, il vous suffit de m'aimer un moment. L'héliotrope sombre embaumant la vanille, L'aspérule aux relents de musc, le romarin, La marjolaine en blanc qu'on nomme la gentille, La sauge qui dans l'air met un souffle marin, L'encens du basilic, la myrrhe des glycines, L'oeillet qui sent le poivre et l'anis plein de miel, La gueule ouverte rouge et or des capucines, Le bleu myosotis, gouttelette de ciel, La mauve, le muguet, les lis, les violettes, Le chèvrefeuille avec ses coraux blancs-rosés, La lavande, l'iris, le thym, ces cassolettes, Tous les pois de senteur, ces papillons posés, La jacinthe, l'arum, l'ache, les amarantes, Les clochetons ambrés des pâles liserons, Les roses, firmament d'aurores odorantes, Tout va s'épanouir quand nous nous baiserons. Au printemps de nos coeurs tout se mêle et s'enivre. Étreintes de parfums, de formes, de couleurs ! Notre baiser d’aveu, comme un clairon de cuivre, Sonne la charge en rut aux batailles des fleurs. Mignonne, nous voici noyés dans cette foule. Tu n'y peux échapper, c'est en vain que tu cours. Les fleurs aiment encor sous ton pied qui les foule. Sous nos corps enlacés les fleurs aiment toujours. Leur sang coule embaumé du coeur de leurs calices, Bu par les vents pareils à des chiens maraudeurs, Qui traînent dans l'air chaud saturé des délices Des lambeaux de couleurs, de formes et d'odeurs. Elles meurent d'aimer. Elles meurent, qu'importe ? Mort d'amour, ô le plus savoureux des trépas ! Et leur dernier soupir est un souffle qui porte L'âpre besoin d'aimer à ceux qui n'aiment pas. O mignonne, mourrons comme ces fleurs qui s'aiment. Donnons tout notre sang de désirs parfumé, Et que les vents, grisés par nos baisers qu'ils sèment, Aillent dire partout que nous avons aimé. Qu'ils le disent au bois, au champ, à la ravine, Le disent à la nuit et le disent au jour, Qu'ils disent par sanglots notre extase divine Au monde fatigué qui ne sait plus l'amour ! Qu'ils le disent au ciel, à la nature entière, Qu'ils racontent que nous nous sommes épousés Et que l'éternité de toute la matière A fleuri ce jour-là dans un de nos baisers !
Commentaires (2)
Anima Florum -------- Platon nous enseigna que les fleurs ont une âme Qui souvent à la nôtre intimement se joint ; Elles peuvent aussi nous regarder de loin, S’attendrissant aux jeux des hommes et des femmes. Un dieu de notre coeur leur donna le sésame, Qu’elles peuvent scruter dans ses moindres recoins ; De prendre la parole elles n’ont pas besoin, Ne voulant prononcer d’éloge ni de blâme. Elles voient nos printemps, elles voient nos hivers Et notre itinérance, ainsi que nos dérives ; Elles parlent de nous aux pinsons et aux grives. Elles prennent le frais sous les feuillages verts, Goûtant l’odeur des fruits dont le verger regorge ; Puis s’amusent des vers que le rhapsode forge.
Un entretien dans le silence ----------- Je vais au jardin, Les fleurs ne me parlent pas, Je ne leur dis rien.
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