Poème
Celui du rien
par Émile VERHAEREN
Je suis celui des pourritures grandioses Qui s'en revient du pays mou des morts ; Celui des Ouests noirs du sort Qui te montre, là-bas, comme une apothéose, Son île immense, où des guirlandes , De détritus et de viandes Se suspendent, Tandis, qu'entre les fleurs somptueuses des soirs, S'ouvrent les grands yeux d'or de crapauds noirs. Terrains tuméfiés et cavernes nocturnes, Oh ! mes grottes bâillant l'ennui par les crevasses Des fondrières et des morasses ! A mes arbres de lèpre, au bord des mares, Sèchent ton coeur et tes manteaux baroques, Vieux Lear ; et puis voici le noir Hamlet bizarre Et les corbeaux qui font la cour à son cadavre ; Voici René, le front fendu, les chairs transies, Et les mains d'Ophélie, au bord des havres, Sont ces deux fleurs blanches - moisies. Et les meurtres me font des plans de pourriture, Jusqu'au palais d'où s'imposent les dictatures De mon pays de purulence et de sang d'or. Sont là, les carcasses des empereurs nocturnes ; Les Nérons fous et les Tibères taciturnes, Gisant sur des terrasses de portor. Leur crâne est chevelu de vers - et leur pensée Qui déchira la Rome antique en incendies Fermente encor, dans leur tête décomposée. Des lémures tettent les pustules du ventre Qui fut Vitellius - et maux et maladies Crèvent, sur ces débris leurs poches de poisons. Je suis celui du pays mou des morts... Et puis voici ceux-là qui s'exaltaient en Dieu ; Voici les coeurs brûlés de foi, ceux dont le feu Etonnait les soleils, de sa lueur nouvelle : Amours sanctifiés par l'extatique ardeur " Rien pour soi-même et sur le monde, où s'échevèlent La luxure, l'orgueil, l'avarice, l'horreur, Tous les péchés, inaugurer, torrentiel De sacrifice et de bonté suprême, un ciel ! Et les Flamels tombés des légendes gothiques, Et les avares blancs qui se mangent les doigts, Et les guerriers en or immobile, la croix Escarbouclant d'ardeur leurs cuirasses mystiques, Et leurs femmes dont les regards étaient si doux ; Voici - sanguinolents et crus - ils sont là, tous. Je suis celui des pourritures méphitiques, Dans un jardin d'ombre et de soir, Je cultive sur un espalier noir, Les promesses et les espoirs. La maladie ? elle est, ici, la vénéneuse Et triomphale moissonneuse Dont la faucille est un croissant de fièvre Taillé dans l'Hécate des vieux Sabbats. La fraîcheur de l'enfance et la santé des lèvres, Les cris de joie et l'ingénu fracas Des bonds fouettés de vent, parmi les plaines, Je les flétris, férocement, sous mes haleines, Et les voici, aux coins de mes quinconces En tas jaunes, comme feuilles et ronces. Je suis celui des pourritures souveraines. Voici les assoiffés des vins de la beauté ; Les affolés de l'unanime volupté Qui fit naître Vénus de la mer toute entière ; Voici leurs flancs, avec les trous de leur misère ; Leurs yeux, avec du sang ; leurs mains, avec des ors ; Leurs livides phallus tordus d'efforts Brisés - et, par les mares de la plaine, Les vieux caillots noyés de la semence humaine. Voici celles dont l'affre était de se chercher Autour de l'effroi roux de leur péché, Celles qui se léchaient, ainsi que des lionnes - Langues de pierre - et qui fuyaient pour revenir Toujours pâles, vers leur implacable désir, Fixe, là-bas, le soir, dans les yeux de la lune. Tous et toutes - regarde - un à un, une à une, Ils sont, en de la cendre et de l'horreur Changés - et leur ruine est la splendeur De mon domaine, au bord des mers phosphorescentes. Je suis celui des pourritures incessantes. Je suis celui des pourritures infinies ; Vice ou vertu, vaillance ou peur, blasphème ou foi, Dans mon pays de fiel et d'or, j'en suis la loi. Et je t'apporte à toi ce multiple flambeau Rêve, folie, ardeur, mensonge et ironie Et mon rire devant l'universel tombeau.
Commentaires (1)
Notre vie est grandiose, Nous mangeons comme des porcs, Nous contemplons notre mort Allant vers l'apothéose Des spectres et des guirlandes, Et des boulettes de viande, Et des raisins mûrs qui pendent Dans la lumière du soir. C'est nous les vieux cochons noirs. Enfoncés dans les crevasses, Sur fond d'esprit qui rêvasse, Brusquement chacun se marre. Nous disons des mots bizarres. Joyeux comme des cadavres Dans une ivresse transie, La taverne est notre havre, C'est une auberge moisie. Nous aimons la pourriture, Subissant la dictature D'un fantôme aux grands yeux d'or. C'est nous les cochons nocturnes, Abrutis et taciturnes. Partisans du moindre effort. Liquide est notre pensée, Une foi décomposée. Quelques-uns sont sentencieux, Leur esprit crache le feu. Pure, radieuse et nouvelle Est leur extatique ardeur, À grands coups de manivelle, Ils luttent, c'est une horreur. Par un effort torrentiel, Ils font d'un nuage un ciel. Ils mangent du pain gothique, Se torchent avec leurs doigts, Roupillent les bras en croix, Boivent du pinard mystique, Au futur font les yeux doux Et transpirent de partout, Sentencieux et méphitiques. Dans notre jardin le soir, Auprès d'un espalier noir, Est enterré notre espoir. Cette vie est vénéneuse. Attendons la moissonneuse Qui calmera notre fièvre. Elle apporte le Sabbat, Le silence sur nos lèvres Et la fin de nos tracas. Qui voyage par les plaines Ne voit jamais de baleine. Planter rosiers en quinconce Ne fait pousser que des ronces. Pourriture est souveraine. Assoiffés de la beauté, Affolés de volupté, Passant une vie entière Enfoncés dans la misère, Le fantôme aux grands yeux d'or S'amuse de nos efforts. Aux villages de la plaine, Jamais de tendresse humaine. Rien ne nous sert de chercher Quels ont été nos péchés, Rien ne sert de revenir Sur les malheurs du désir. Rien n'est bleu comme la lune, Les fleurs mourront une à une. Rien, comme une vie d'horreur, Ne conduit à la splendeur Immense et phosphorescente. Pourriture est incessante, Pourriture est infinie. Les cochons n'ont nulle foi, Ils n'appliquent pas la loi. Leur esprit, c'est le flambeau Brûlant de leur ironie Au-dessus de leur tombeau.
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