Poème
43 - Quand tout repose point je ne cesse
par Maurice SCÈVE
Délie (en vieux français, découpé par emblème de neuf dizains)
CCCLXXXV [=CCCLXXV] . De toy la doulce, & fresche souvenance Du premier jour, qu’elle m’entra au coeur Avec ta haulte, & humble contenance. Et ton regard d’Amour mesmes vainqueur, Y depeingnit par si vive liqueur Ton effigie au vif tant ressemblante, Que depuis l’Ame estonnée, & tremblante De jour l’admire, & la prie sans cesse: Et sur la nuict tacite, & sommeillante, Quand tout repose, encor moins elle cesse. CCCLXXXVI [=CCCLXXVI] . Tu es le Corps, Dame, & je suis ton umbre, Qui en ce mien continuel silence Me fais mouvoir, non comme Hecate l’Umbre, Par ennuieuse, & grande violence, Mais par povoir de ta haulte excellence, En me movant au doulx contournement De tous tes faictz, & plus soubdainement, Que lon [=l’on] ne veoit l’umbre suyvre le corps, Fors que je sens trop inhumainement Noz sainctz vouloirs estre ensemble discords. CCCLXXXVII [=CCCLXXVII] . Ce cler luisant sur la couleur de paille T’appelle au but follement pretendu: Et de moy, Dame, asseurance te baille, Si chasque signe est par toy entendu. Car le jaulne est mon bien tant attendu (Souffre qu’ainsi je nomme mes attentes, Veu que de moins asses tu me contentes) Lequel le blanc si gentement decore: Et ce neigeant flocquant parmy ces fentes Est pure foy, qui jouyssance honnore. CCCLXXXVIII [=CCCLXXVIII] . La blanche Aurore a peine finyssoit D’orner son chef d’or luisant, & de roses, Quand mon Esprit, qui du tout perissoit Au fons confus de tant diverses choses, Revint a moy soubz les Custodes closes Pour plus me rendre envers Mort invincible. Mais toy, qui as (toy seule) le possible De donner heur a ma fatalité, Tu me seras la Myrrhe incorruptible Contre les vers de ma mortalité. CCCLXXXIX [=CCCLXXIX] . Bien qu’en ce corps mes foibles esperitz Ministres soient de l’aure de ma vie, Par eulx me sont mes sentementz periz Au doulx pourchas de liberté ravie: Et de leur queste asses mal poursuyvie Ont r’apporté [=rapporté] l’esperance affamée Avec souspirs, qui, comme fouldre armée De feu, & vent, undoyent a grandz flotz. Mais de la part en mon coeur entamée Descend la pluye estaingnant mes sanglotz. CCCXC [=CCCLXXX] . Pour esmovoir le pur de la pensée, Et l’humble aussi de chaste affection, Voye tes faictz, ô Dame dispensée A estre loing d’humaine infection: Et lors verra en sa parfection Ton hault coeur sainct lassus se transporter: Et puis cy bas Vertus luy apporter Et l’Ambrosie, & le Nectar des Cieulx, Comme j’en puis tesmoingnage porter Par jurement de ces miens propres yeulx. CCCXCI [=CCCLXXXI] . Je sens en moy la vilté de la crainte Movoir l’horreur a mon indignité Parqui la voix m’est en la bouche estaincte Devant les piedz de ta divinité. Mais que ne peult si haulte qualité Amoindrissant, voyre celle des Dieux? Telz deux Rubiz, telz Saphirs radieux: Le demourant consideration, Comme subject des delices des Cieulx, Le tient caché a l’admiration. CCCXCII [=CCCLXXXII] . L’heureux sejour, que derriere je laisse, Me vient toute heure, & tousjours au devant. Que dy je vient? mais fuyt, & si ne cesse De se monstrer peu a peu s’eslevant. Plus pas a pas j’esloingne le Levant, Pour le Ponent de plus près approcher: Plus m’est advis de le povoir toucher, Ou que soubdain je m’y pourroys bien rendre. Mais quand je suis, ou je l’ay peu marcher, Haulsant les yeulx, je le voy loing s’estendre. CCCXCIII [=CCCLXXXIII] . Plus croit la Lune, & ses cornes r’enforce [=renforce] Plus allegeante est le febricitant: Plus s’amoindrit diminuant sa force, Plus l’affoiblit, son mal luy suscitant. Mais toy, tant plus tu me vas excitant Ma fiebvre chaulde avant l’heure venue, Quand ta presence a moy se diminue, Me redoublant l’acces es mille formes. Et quand je voy ta face a demy nue, De patient en mort tu me transformes.
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