Poème
42 - Cele en aultruy ce qu'en moy je descouvre
par Maurice SCÈVE
Délie (en vieux français, découpé par emblème de neuf dizains)
CCCLXXVI [=CCCLXVI] . Nier ne puis, au moins facilement, Qu’Amour de flamme estrangement diverse Nourry ne m’aye, & difficilement, Veu ceste cy, qui toute en moy converse. Car en premier sans point de controverse D’un doulx feu lent le cueur m’atyedissoit Pour m’allaicter ce pendant qu’il croissoit, Hors du spirail, que souvent je luy ouvre. Et or craingnant qu’esventé il ne soit, Je cele en toy ce, qu’en moy de descouvre. CCCLXXVII [=CCCLXVII] . Asses plus long, qu’un Siecle Platonique, Me fut le moys, que sans toy suis esté: Mais quand ton front je revy pacifique, Sejour treshault de toute honnesteté, Ou l’empire est du conseil arresté Mes songes lors je creus estre devins. Car en mon, corps: mon Ame, tu revins, Sentant ses mains, mains celestement blanches, Avec leurs bras mortellement divins L’un coronner mon col, l’aultre mes hanches. CCCLXXVIII [=CCCLXVIII] . Lors que Phebus de Thetys se depart, Apparoissant dessus nostre Orizon, Aux patientz apporte une grand’ part, Si non le tout, d’entiere guerison: Et amoindrit, aumoins, la languison, Et les douleurs, que la nuict leur augmente. Tout en ce point ma peine vehemente Se diminue au cler de sa presence: Et de mes maulx s’appaise la tourmente, Que me causoit l’obscur de son absence. CCCLXXIX [=CCCLXIX] . Plongé au Stix de la melancolie Semblois l’autheur de ce marrissement, Que la tristesse autour de mon col lye Par l’estonné de l’esbayssement, Colere ayant pour son nourrissement, Colere adulte, ennemye au joyeux. Dont l’amer chault, salé, & l’armoyeux [=larmoyeux] , Crée [=Créé] au dueil par la perseverance Sort hors du coeur, & descent par les yeulx Au bas des piedz de ma foible esperance. CCCLXXX [=CCCLXX] . Estant tousjours, sans m’oster, appuyé Sur le plaisir de ma propre tristesse, Je me ruyne au penser ennuyé Du pensement proscript de ma lyesse. Ainsi donné en proye a la destresse, De mon hault bien toute beatitude Est cheute an fons de ton ingratitude: Dont mes espritz recouvrantz sentement, Fuyent au joug de la grand servitude De desespoir, Dieu d’eternel tourment. CCCLXXXI [=] . Blasme ne peult, ou n’est aulcun deffault, Ny la peine estre, ou n’y à coulpe aulcune: Dont si justice en nous mesmes deffault, C’est par malice ou, par propre rancune. Ny l’Or prisé, ny la chere Pecune, Dieu de vilté, & de sagesse horreur, Me tire a doubte, & de doubte a terreur. Mais en mon coeur à mis dissention Consentement, qui met en grand erreur Le resolu de mon intention. CCCLXXXII [=CCCLXXII] . Tu mes [=m’es] le Cedre encontre le venin De ce Serpent en moy continuel, Comme ton oeil cruellement benin Me vivifie au feu perpetuel, Alors qu’Amour par effect mutuel T’ouvre la bouche, & en tire a voix plaine Celle doulceur celestement humaine, Qui m’est souvent peu moins, que rigoureuse, Dont spire (ô Dieux) trop plus suave alaine, Que n’est Zephire en l’Arabie heureuse. CCCLXXXIII [=CCCLXXIII] . A son aspect mon oeil reveremment S’incline bas, tant le Coeur la revere, Et l’ayme, & craint trop perseveramment En sa rigueur benignement severe. Car en l’ardeur si fort il persevere, Qu’il se dissoult, & tout en pleurs se fond, Pleurs restagnantz en un grand lac profond, Dont descent puis ce ruisseau argentin, Qui me congele, & ainsi me confond Tout transformé en sel Agringentin. CCCLXXXIIII [=CCCLXXIIII] . Cupido veit son traict d’or rebouché, Et tout soubdain le vint au Dieu monstrer, Qui jà estoit par son pere embouché Pour luy vouloir ses fouldres accoustrer. Adonc Vulcan pour plus noz coeurs oultrer, En l’aiguisant par son feu l’à passé, Feu de vengeance, & d’ire compassé, Sans que jamais aulcune grace oultroye. Parquoy Amour chatouilloit au passé, Et a present ses Amantz il fouldroye.
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