Poème
32 - En ma joye douleur
par Maurice SCÈVE
Délie (en vieux français, découpé par emblème de neuf dizains)
CCLXXXVI. [=CCLXXVI] . Voyez combien l’espoir pour trop promettre Nous fait en l’air, comme Corbeaulx, muser: Voyez comment en prison nous vient mettre, Cuydantz noz ans en liberté user: Et d’un desir si glueux abuser, Que ne povons de luy nous dessaisir, Car pour le bien, que j’en peu choisir, Sinistrement esleu a mon malheur, Ou je pensois trouver joye, & plaisir J’ay rencontré & tristesse, & douleur. CCLXXXVII [=CCLXXVII] . Bien eut voulu Apelles estre en vie Amour ardent de se veoir en Pourtraict: Et toutesfois si bon Paintre il convie, Que par prys faict a son vouloir l’attraict. J’à [=Jà] Benedict achevoit arc, & traict, Cuydant l’avoir doctement retiré: Quand par la main soubdain l’ay retiré: Cesse, luy dy je, il fault faire aultrement. Pour bien le paindre oste ce traict tiré, Et paings au vif Delie seulement. CCLXXXVIII [=CCLXXVIII] . Qui veult scavoir par commune evidence Comme lon peult soymesmes oblyer, Et, sans mourir, prouver l’esperience, Comment du Corps l’Ame on peult deslyer, Vienne ouyr ceste, & ses dictz desplier Parolle saincte en toute esjouissance, En qui Nature à mis pour sa plaisance Tout le parfaict de son divin ouvrage, Et tellement, certes, qu’a sa n’aissance [=] Renovella le Phoenix de nostre aage. CCLXXXIX [=CCLXXIX] . Combien encor que la discretion, Et jugement de mon sens ne soit moindre, Que la douleur de mon affliction, Qui d’avec moy la raison vient desjoindre, Je puis (pourtant) a la memoire adjoindre Le souvenir de ton divers accueil, Ores en doulx, ore en triste reveil De destinée a mon malheur suyvie, Me detenant en un mesme cercueil Tousjours vivant, tousjours aussi sans vie. CCXC [=CCLXXX] . Que ne suis donc en mes Limbes sans dueil, Comme sans joye, ou bien vivre insensible? Voulant de toy dependre, & de mon vueil, Je veulx resouldre en mon faict l’impossible. Car en ton froit par chault inconvincible Je veulx l’ardeur de mon desir nourrir, Et, vainquant l’un, a l’aultre recourir Pour tousjours estre autant tout mien, que tien: Parquoy vivant en un si vain maintien, Je meurs tousjours doulcement sans mourir. CCXCI [=CCLXXXI] . En son habit tant humainement coincte, En son humain tant divinement sage, En son divin tant a vertu conjoincte, En sa vertu immortel personnage. Et si la Mort, quelque temps, pert son aage Pour derechef vivre immortellement, C’est qu’elle vive à vescu tellement, Que par trespas ne mourra desormais, Affin qu’au mal, qui croist journellement, Tousjours mourant je ne meure jamais. CCXCII [=CCXXXII] . Basse Planete a l’ennuy[1] de ton frere, Qui s’exercite en son chault mouvement, Tu vas lustrant l’un, & l’autre Hemispere, Mais dessoubz luy, aussi plus briefvement Tu as regard plus intentivement A humecter les fueilles, & les fleurs: Et ceste cy par mes humides pleurs Me reverdit ma flestrie esperance. Aux patientz tu accroys leurs douleurs: Et ceste augmente en moy ma grand souffrance. CCXCIII [=CCLXXXIII] . Tant de sa forme elle est moins curieuse, Quand plus par l’oeil de l’Ame elle congnoit, Que la ruyne au temps injurieuse Perdra le tout, ou plus lon s’adonnoit. Doncques ainsi elle se recongnoit, Que son mortel est du vif combatu? Certes, estant ton corps foible abatu, Par un debvoir de voulenté libere A doreront [=Adoreront] ta divine vertu Et Tanais, & le Nil, & l’Ibere. CCXCIIII [=CCLXXXIIII] . Mansuetude en humble gravité La rend ainsi a chascun agreable, Estre privée en affabilité La fait de tous humainement aymable: Et modestie en ces faictz raisonnable Monstre, qu’en soy elle à plus, que de femme. Posterité, d’elle privée, infame, Barbares gentz du Monde divisez Oultre Thyle, & le Temps, & la Fame Alterneront ses haultz honneurs prisez.
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